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Lettre
écrite après le premier rendez-vous, première lettre
reçue par Dom Juan.
Il fait si chaud
que je me suis éveillée peut-être en pensant à
vous, Prince Charmeur du sexe dit (faussement) faible...
Etes-vous en train de dormir ? Dormez-vous seul ? Sûrement pas,
votre réputation de Dom Juan vous ayant précédé,
une sera venue vous bercer pour vous endormir.
Jai pensé à une vengeance amusante...
Imaginez quun jour je vous aime, que je vous aime comme jamais il
ne ma été donné daimer parce que dans
lensemble les hommes sont des animaux tristes et ennuyeux, si pâles
et si fragiles sous leurs regards ardents, leur démarche fière.
Fermez les yeux et imaginez que je vous aime uniquement. Je vous aime
et vous devez me quitter, pour ne pas flamber dans ces flammes belle
Loreley, savez-vous quel châtiment je vous réserverai
alors, cher Prince Charmeur de cette ville et de bien dautres ?
Un soir dautomne, dans lair doux dor blanc, un soir
de pleine lune de préférence, je vous guetterai. Jattendrai
votre venue avec un petit panier à la main, un panier dosier
servant normalement à porter des pots de beurre et des galettes
aux mères-grands aux fonds des forêts.
La rue sera plongée dans un silence profond, anormalement profond,
à peine des hurlements de loups se cassant les dents sur de vieux
os trop durs.
Je serai là, tapie, loeil luisant, la canine frémissante,
le visage plus pâle que la lune, le corps dur et ferme, souple,
prêt à agir.
Tout à coup votre pas sur le pavé, indifférent, désinvolte,
le pas de celui qui ne se retourne que sur les chevelures et les mollets.
Le pas du conquérant de cette ville.
Vous.
Dans le clair de lune japerçois votre fière allure,
jétouffe un rire démoniaque mais fin, mes mains fragiles
et délicates sur ma bouche enfantine et chinoise.
Enfin je vous aperçois.
Je fais un pas en avant pour que vous puissiez me voir puis un autre pour
que vous vous arrêtiez enfin, que vous me contempliez, moi, votre
victime soumise et dévouée (jamais !).
Je porte une longue robe rouge, une robe de moire qui luit dans la nuit
en cyclones de tissu, une robe qui moule étroitement tout mon corps,
vous percevez dailleurs le va-et-vient amoureux de ma respiration,
ce qui vous trouble quand même un peu, la nuit est encore dans la
rougeur fugace de votre désir.
Cette robe boutonne de bas en haut. De tout petits boutons du même
tissu rouge.
Des boutons qui crissent sous les doigts.
On imagine la main glissant dans lespace libre entre deux boutons,
à la recherche dun brin de fruit, dun brin daurore.
Mais vous ne bougez pas, curieux, attentif et un peu inquiet devant votre
Mélusine des samedis, votre Circé écarlate, votre
Loreley désespérée.
Javance encore et je pose mon panier à terre, il est vide,
pas de poignard, pensez-vous, rassuré...
Vous percevez mon parfum, entêtant, envahissant lair de ses
sinueux tentacules, vous prenant à la gorge dans un délicieux
étranglement.
Vous me regardez, un peu étonné, un peu amusé mais
aussi inquiet en voyant mes longs ongles rouges, en entendant leur insupportable
caresse, leur brutale caresse sur la moire sanglante.
La main griffue glisse lentement de la hanche ronde, au ventre humide
de sueur exquise, passe, assassine, entre les deux seins et sarrête
au cou. Dans un lent mouvement, une lente descente, les mains habiles
défont un à un tous les boutons, de mon immense robe rouge.
Le tissu souvre sur la pulpe fragile du corps... Lentement... Péniblement...
Dans lair épais dautomne.
Vous ne dites rien. Immobile. Vos yeux fixent mon corps, mes gestes, mon
regard orgueilleux.
On vous croirait anéanti...
Lorsquenfin tous les boutons se sont défaits ou ont cédé,
la robe glisse, dans un froissement dherbe. Je la dépose
soigneusement dans le panier.
Je suis nue.
Je détache ma chevelure, qui tombe en pluie, voilant mon corps
du masque de limpudeur.
Je nai quune paire descarpins à talons aiguilles,
en satin damassé noir et autour du cou, mon petit collier descarboucles
qui dans la nuit paraît noir et brillant au lieu de rouge grenat.
Mon collier est comme la marque sombre dun cou coupé ; je
ne suis plus que votre créature, vous mavez donné
une affreuse et nouvelle vie après ma mort...
Une dernière fois je vous regarde, dans un souffle léger
vous envoie un dernier baiser puis mon panier sous le bras, la démarche
doucement chaloupée, je méloigne dans leau noire
de la nuit, mes pas claquent sur le pavé et résonnent à
linfini tandis quau loin hurlent mes frères les loups...
Une femme peut toujours en cacher une autre et une robe rouge la dévoiler.
Une passante.
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