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Je me suis levée ce matin. Mes pieds sur le sol,
deux tâches blanches. Paul m'a parlé d'une boucherie tandis
qu'au dehors, les autobus s'ébranlaient. La salle de bain saignait
l'absence des jours heureux. Je me souviens qu'à cette époque,
je cherchais un travail. N'importe quoi. Ceci pour payer le loyer. Paul
voulait s'acheter une voiture. C'était hygiénique. Ma tête,
aussi. Deux yeux. Ces marbrures autour des lèvres. Les miroirs
me traversaient la peau. Je traînais cette maladie depuis trois
ans. Trois ans et quatre jours. J'arrachais la page du calendrier. L'image
tomba. Elle représentait une croisière. Je n'avais pas le
temps. Le téléphone sonna. Quelqu'un s'était trompé
de numéro. A cet instant, je vis la porte se fermer. Paul était
parti. Le studio était seul, ma maladie secrète. La fenêtre
ne s'ouvrait pas. Je vis une femme de l'autre côté. Elle
tourna la tête lorsque je la remarquais. Les clés tombèrent
de mon sac. Le bruit fut si fort que je croyais défaillir. Je restai
enfermée deux heures. Paul m'avait laissé un mot. Il me
quittait. On frappa à la porte. Je n'ouvris pas. Plus tard, je
me versais à nouveau un café. Je ne cessais de fixer des
yeux le frigidaire. Sa blancheur gênait. Ce qui m'empêcha
de l'ouvrir pour y prendre du lait. Le mot de Paul était froissé
dans mes mains. Je pensais à la voiture. En quoi cela importait.
Je décidais de partir. Mais je n'avais personne à quitter.
Lorsque je fermais la porte, je me sentis peut-être libre. Mais
l'ascenseur était là. Un gosse criait. Sa mère l'engueulait.
Le mâtin était blême avec un soupçon de soleil.
Un vieillard me gênait dans ma marche, je le sentais menacer ma
vie. Je ne savais où aller. Plus rien n'avait d'importance. Cependant
la ville subsistait. Pour cette cause, j'étais désolée.
Je me sentais de trop. Je revins le soir chez moi. Tout avait la pause
du spectateur figé. Peut-être la peur. L'indifférence.
Quelque chose ainsi. Les objets étaient complices, ils avaient
vu. Je n'avais plus faim. La radio égrenait une chanson aussi vieille
que n'importe quoi. Elle paraissait provenir d'une autre planète.
Tandis que je fixais le plafond. Au-dehors, une sirène étouffait
la nuit. Je restais ainsi. La télévision diffusait des zébrures
gris perle. Le son crépitait. Depuis combien de temps ne dormez-vous
pas. Je me souvenais du médecin. Sans plus. A cet instant, je crus
que quelqu'un me regardait. Mais ça n'était que la vitre.
Un vague reflet. Je n'avais pas fermé les rideaux. En bas la ville.
Des jeunes traînaient dans le square. Je ne m'étais pas souvenu
que nous étions entre samedi et dimanche. Je n'avais pas non plus
sommeil. Le reste m'importait peu. Je regardais tout fixement. Quand je
m'aperçus que j'étais d'avantage regardée. Bientôt
le studio me devint insupportable. Et je partis. Je descendis dans la
rue. Il faisait encore noir. J'éprouvais le besoin de marcher le
plus près des immeubles. Mes pas m'appelaient. Je voyais des taxis.
Je ne me souvenais plus de ma destination, un homme m 'accosta. Mais je
n'avais pas envie de le regarder. Je pressais le pas. Et me retrouvais
seule. Bientôt les cafés ouvrirent. La nuit diminua. Il faisait
froid. Je m'asseyais dans un bar. Les tables gisaient à l'envers.
Sauf la mienne. Dessus, j'y avais déposé un briquet. Un
paquet de cigarettes. J'avais peur qu'on me remarque. Je demandais un
café bien serré. La serveuse avait les yeux vagues. M'avait-elle
vue. Elle m 'apporta cependant le café. Le sucre. Sans plus. Et
le billet. Je sortis mon portefeuille et payais. Un moment, le soleil
entra dans le bar. J'avais vraiment envie de pleurer. Je me taisais. Le
barman essuyait les verres. Tandis qu'un mince fil de lumière solaire
lui adoucissait le front. Il souriait. Je ne l'entendais pas parler. Un
consommateur lui adressait la parole. Leurs gestes étaient silencieux.
J'avais vécu cela quelque part. Et pour cela, le monde craquait
en moi. Tout volait en éclats. Je me sentais atrocement gênée.
Je me levais et me précipitais dehors. Bien que tôt, la journée
ne paraissait pas vouloir m'appartenir. Je revins chez moi. J'eus peur
à l'idée de m'acheter le journal. J'évitais le regard
d'une voisine. Je m'enfermais. J'eus soin de décrocher le téléphone.
La journée fut longue. Puis la semaine reprit. Je partageais une
soirée chez des amis. Ils ne s'étonnèrent pas que
Paul m'avait quittée. Mais on ne parla pas plus. J'avais compris
ce qu'ils pensaient. Dès lors, j'eus envie de partir. Leur escalier
ne ressemblait plus à eux. Je me crus obligée de prendre
quelques tranquillisants pour dormir la nuit. C'était essentiel.
Plusieurs jours plus tard, je me retrouvais dans une banlieue. Grise.
Des bâtiments épidermiques. Me faisaient mal. Leurs parois
écaillées. Un décorum de béton. Le périphérique
hurlait. Je marchais. La nuit tombait. Je ne me souvenais plus de mon
nom. Des gens passaient. Impossible de me les mémoriser. J'attendis
un autobus. Il faisait froid. Des néons éclairaient mon
reflet. Dans la vite. L'angoisse folle me reprenait. Mon visage m'était
inconnu. J'essayai davantage de fermer mon manteau. Cacher mon visage
dans l'écharpe. La route crayeuse me gênait. Je fermais les
yeux. Le bruit agressif d'un moteur. L'autobus était là.
Je montais. J'étais seule. J'eus peur des sièges. De l'orange
et du froid. Je trébuchais pour enfin m'asseoir. La nuit défilait
aux vitres. J'apercevais la nuque du conducteur. L'autobus s'arrêta.
Je descendis. Une série d'immeubles en cubes. Des réverbères.
Le froid. Je m'arrêtais devant le portail d'un bâtiment. La
minuterie découvrait le couloir. Les boîtes aux lettres.
J'entrais. J'avais toujours mal. J'appuyais avec peine sur le bouton de
l'ascenseur. Quel étage ? Me demanda une locataire. J'avais envie
de fuir. J'appuyais de moi-même sur le bouton. La présence
de la femme angoissait les parois lisses. La lumière crue lui fardait
les yeux en trous noirs. Ses lèvre semblaient craquées.
Je respirais mieux quand elle descendit. Mais la solitude ne m'apporta
pas de repos. L'ascenseur stoppa. Je descendis. Au hasard, j'ouvris une
porte. Mes clefs tremblaient. J'avais envie de fuir. De m'enfermer. Je
me retrouvais dans l'obscurité. Seule ma respiration existait.
J'appuyais en vain sur les interrupteurs. La lumière ne venait
pas. Il me semblait ne pas connaître les lieux. Qui étais-je,
je percevais la petite fenêtre. La description de la zone blafarde.
Eclairée aux flashes blancs. Pas de lune. Des cubes. Du gris. Du
blanc. Du noir. La nuit. Mon cri était aphone. Je ne connaissais
pas ce studio. Rien ne m'appartenait ici. J'ouvris subitement la porte
du corridor. Et criais. Le silence. La minuterie grisait les portes avoisinantes.
Six portes. E chacune son paillasson. Par terre un sol pratique. Facile
à nettoyer. Pourquoi avais-je crié. Quelle folie. Avais-je
vraiment crié. Et si cela était. Que dirais-je. Pour qui
me prendrait-on. Mon histoire n'avait pas de sens. Je ne me souvenais
plus. Ni de ce matin, ni où j'étais. Quelqu'un ouvrit sa
porte. C'était une femme corpulente. Elle me regardait. Son étonnement
m'effrayait. J'avais envie de fuir. Elle ne pouvait rien faire. Déjà,
elle me gênait. Elle s'avança. Avec maladresse, je m'expliquais.
Elle entra dans le studio. La lumière y était revenue. Je
ne comprenais pas trop bien. Je me taisais. Elle vit le papier de la pièce
se gonfler et se métamorphoser. J'en eus honte. Elle m'expliqua
cependant que son mari était tapissier. Elle partit avec des mots
réconfortants. Cependant sa présence m'avait affolée.
Rien n'expliquait rien. Je ne connaissais pas ces lieux. La cuisine ne
me disait rien. La petite vitre y était ouverte. Il faisait toujours
nuit. Mais j'ignorais l'heure. Un téléphone gisait par terre.
Je me rappelai vaguement d'un numéro, d'un nom. Je composais le
numéro. Mais la sonnerie heurtait le vide. Je raccrochais. Je pressentais
une chose dans cette pièce. Mais je ne pouvais le décrire.
Ni savoir qui elle était. Je m'engouffrais le visage dans les bras.
Le mur contre lequel je m'appuyais ne me disait rien. Des heures passèrent
ainsi. Ou simplement quelques minutes. Le téléphone sonna.
Je le regardais cependant fixement avant de décrocher. J'entendis
une voix au bout du fil. Je ne connaissais pas la personne. Elle semblait
pourtant me connaître. Je compris que ce n'était pas à
moi qu'elle parlait. Mais à une autre personne. Je formulais des
excuses embarrassées. La personne me demanda mon nom. Je ne savais
que répondre. Au bout du fil. Le silence. La voix m'attendait.
A mon mutisme, j'entendis la personne raccrocher. Je me levais. Reculais.
En proie à la frayeur. Je souffrais. Ma souffrance était
seule. Devant la vitre, je me sentis ivre. En bas, éclataient les
artères des rues flashées au gris blanc. Je fermais les
yeux. Démembrée et fracassée, se pourrait-il que
l'on sache qui je suis. |