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Ce
qui suit est une interview réalisée par Laurent
Bramardi, pour le septième numéro du journal
"Annunaki".
Comment êtes-vous venu à la gravure ?
Et bien… Le dessin m’a toujours intéressé,
depuis l’enfance. J’avais toujours un crayon dans
les mains et à cinq ans j’ai commencé
à faire des dessins de camions, de voitures –
déjà on pouvait reconnaître la marque,
voir les perspectives… C’est un peu de famille
puisque mon père déjà dessinait un peu,
mon grand-père avait fait quelques aquarelles, ma sœur
dessine elle aussi. Bref, je me suis ensuite inscrit pour
passer un brevet de technicien collaborateur d’architecte,
car il me fallait quelque chose qui permette de faire du dessin
tout en m’assurant un métier. Je ne voulais pas
de toute façon entrer aux Beaux-Arts, qui à
l’époque déjà ne me disaient trop
rien (rien que le bizutage…). Toujours est-il que j’ai
poursuivi par deux années en école d’architecture,
où l’on donne un enseignement très technique
– avec de la physique des matériaux et d’autres
choses du même goût : un architecte doit tout
savoir, puisqu’il dirige tout le monde. Mais j’étais
intéressé par d’autres choses, à
tel point que je n’ai jamais fini mon premier cycle
: je redoublais ma deuxième année, et lors de
la reprise un prof me voyant revenir me fit : « Alors
Trignac, tu fais de l’architecture cette année
ou du dessin ? ». La réponse me parut si évidente
que je quittais le cours et ne revenait plus à cette
école ! J’avais découvert les travaux
de Piranese entre-temps, qui furent pour moi un vrai déclic.
J’avais réalisé durant l’été
précédant cette courte et dernière rentrée
un grand dessin à la plume, dans l’esprit de
ce que je fais encore, et étais allé le présenter
dans une galerie de Bordeaux, la galerie Condillac, où
le gérant me dit : « Si vous me faîtes
un série de dessins comme ça, je vous expose
tout de suite… » S’ensuivit une année
passée à l’armée, où j’étais
assez tranquille pour pouvoir dessiner. J’avais laissé
le livre de Piranese à la maison, afin de trouver un
peu mes propres marques, et l’exposition qui m’avait
été proposée a alors bien eu lieu : j’ai
tout vendu, ce qui m’a décidé à
suivre cette carrière. Et je suis venu à la
gravure naturellement, après avoir essayé sans
grand succès la lithographie à la plume. La
gravure sur cuivre est une technique somme toute assez proche
du dessin à la plume : on obtient le même genre
de rendu, les mêmes hachures, etc.
Piranese a donc été une grande influence…
Oui, tout à fait, autant pour le sujet que pour la
technique. Avant de découvrir ses travaux j’étais
déjà très attiré par les paysages
du XVIIIème, où l’on voyait toujours une
ruine sur un fond de ciel couchant. Mais Piranese a été
le déclic ; j’ai eu l’occasion d’aller
à Rome pour voir les monuments antiques qu’il
a dessinés, et la vision qu’il en a donnée
est réellement magnifiée…
Pouvez-vous nous éclairer un peu sur les origines
du dessin en perspective ? Il semble en fait assez récent…
On peut dire qu’il est apparu à le Renaissance,
même s’il s’est annoncé au Moyen-Age
: on cherchait déjà à représenter
les décors avec une certaine exactitude, comme on peut
le voir dans certaines miniatures. Mais c’est à
la Renaissance que le besoin de représenter la réalité
s’est fait ressentir ; auparavant on se consacrait avant
tout au religieux, qui ne nécessitait pas cet attachement
au concret. On a un peu délaissé Dieu pour découvrir
l’homme et la nature aux alentours du XIVème
ou du XVème siècle. Ceci dit il me semble bien
que les romains avaient déjà dessiné
des décors architecturés, notamment sur des
fresques pompéiennes.
Comment composez-vous vos images ? Utilisez-vous des
éléments existants, des bâtiments, des
détails réels ?
Parfois, ou alors j’invente de toutes pièces…
Je prends pas mal de photos, qui me servent en général
plutôt pour des détails – la photo est
bien plus pratique que les croquis. Je crois que si Piranese
avait eu cet outil, il ne s’en serait pas privé
! Disons qu’en général, quand je construis
un paysage, j’invente les constructions et me sers des
photos en appoint, pour les feuillages, les pierres, ce genre
de détails. Comment s’agencent les feuilles entre
elles, quelles formes elles peuvent prendre, comment la lumière
joue à leur surface… Je pars toujours en vacances
avec mon appareil – j’ai pu trouver un village
abandonné en Espagne, de gigantesques friches industrielles,
ailleurs une mine entière désaffectée,
avec un puits gigantesque couronné par une vieille
machine à vapeur… Ce genre de décors me
semblent être l’équivalent contemporain
des ruines antiques que les artistes des siècles passés
affectionnaient tant…
La ville de Bordeaux à elle seule présente
une architecture assez typée…
C’est tout à fait vrai, et ça reste quelque
chose qui doit être très présent dans
mes dessins. Dans le cadre des architectures du XVIIIème
cette ville reste très particulière, avec des
influences méridionales que l’on ne trouve pas
à Paris, par exemple. Sans compter quelques lieux très
étranges comme la base sous-marine, qui a servi de
décor à l’une de mes gravures.
Vous avez aussi réalisé une série
de vues de Paris, présentant les rues de cette métropole
à l’abandon, envahies par la végétation.
J’ai suivi une même démarche, prenant quelques
photos, mais consignant surtout des notes au gré de
mes déambulations dans la ville. Quand j’ai dessiné
le canal St Martin, par exemple, je l’ai dessiné
de mémoire : je n’ai utilisé mes photos
que pour la finition. Il y a aussi une vue de la Tour Eiffel
: je n’étais pas du tout chaud pour illustrer
ce monument, que je trouvais vraiment bateau. Et puis lors
d’une visite j’ai pris les escaliers, et la vue
m’a tout de suite convaincu : on est réellement
dans les ferrailles, c’est une sensation impressionnante
! On ne devrait pas visiter ce monument autrement !
Vos paysages sont toujours déserts…
Cela s’est fait tout seul : il n’y a jamais de
personnages. Cela doit remonter à un traumatisme de
la petite enfance ! Mais je fais des efforts : il y a un peu
plus de personnages dans mes dernières gravures ! Cela
donne une échelle… Et c’est un exercice
auquel j’ai été contraint pour l’illustration,
comme dans le "Guide Abymois", où j’ai
dessiné des rues habitées.
A propos de cet ouvrage, comment en êtes-vous venu
à l’illustration de jeux de rôles ?
Le fantastique m’a toujours semblé être
en connexion directe avec mon univers. J’ai toujours
aimé les films de science-fiction, les BD fantastiques…
Alors quand Frédéric Weil de Multisim m’a
contacté, cela s’est fait tout naturellement.
Il voulait vraiment que je continue à travailler dans
ma veine, à faire du Gérard Trignac, et il va
sans dire que c’était pour me plaire ! J’ai
travaillé sur Abyme, l’écran et deux suppléments
(Les Cahiers Gris & l’Art de la Magie), puis sur
le guide Abymois, en espérant qu’il paraisse
bientôt. Je lis les textes qu’il m’envoie,
puis me laisse porter par mon imagination ; certains lieux
décrits me plaisent beaucoup, comme par exemple le
quartier des pierres mouvantes, et dans ce cas le dessin que
je réalise dans un premier temps pour illustration
peut devenir une gravure que je retravaille par la suite…
Et quels sont vos projets pour l’année à
venir ?
Et bien je prépare une grande exposition rétrospective
à la bibliothèque municipale de Bordeaux, à
l’occasion de laquelle un livre paraîtra qui regroupera
la quasi-totalité de mon travail, y compris quelques
dessins en couleur. Cela se fera à la fin de l’année
2004. D’ici là je travaillerai peut-être
sur un livre commandé par une société
de bibliophilie, et je ne désespère de voir
un jour sur les écrans le film Aldeus, de Benoît
Guerville, pour lequel j’ai dessiné plusieurs
décors. Cela fait un petit moment déjà
que ce projet existe, j’espère qu’il aboutira
!
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