| Comment êtes-vous venu à la gravure ?
Et bien… Le dessin m’a toujours intéressé,
depuis l’enfance. J’avais toujours un crayon dans
les mains et à cinq ans j’ai commencé à
faire des dessins de camions, de voitures – déjà
on pouvait reconnaître la marque, voir les perspectives…
C’est un peu de famille puisque mon père déjà
dessinait un peu, mon grand-père avait fait quelques aquarelles,
ma sœur dessine elle aussi. Bref, je me suis ensuite inscrit
pour passer un brevet de technicien collaborateur d’architecte,
car il me fallait quelque chose qui permette de faire du dessin
tout en m’assurant un métier. Je ne voulais pas de
toute façon entrer aux Beaux-Arts, qui à l’époque
déjà ne me disaient trop rien (rien que le bizutage…).
Toujours est-il que j’ai poursuivi par deux années
en école d’architecture, où l’on donne
un enseignement très technique – avec de la physique
des matériaux et d’autres choses du même goût
: un architecte doit tout savoir, puisqu’il dirige tout
le monde. Mais j’étais intéressé par
d’autres choses, à tel point que je n’ai jamais
fini mon premier cycle : je redoublais ma deuxième année,
et lors de la reprise un prof me voyant revenir me fit : «
Alors Trignac, tu fais de l’architecture cette année
ou du dessin ? ». La réponse me parut si évidente
que je quittais le cours et ne revenait plus à cette école
! J’avais découvert les travaux de Piranese entre-temps,
qui furent pour moi un vrai déclic. J’avais réalisé
durant l’été précédant cette
courte et dernière rentrée un grand dessin à
la plume, dans l’esprit de ce que je fais encore, et étais
allé le présenter dans une galerie de Bordeaux,
la galerie Condillac, où le gérant me dit : «
Si vous me faîtes un série de dessins comme ça,
je vous expose tout de suite… » S’ensuivit une
année passée à l’armée, où
j’étais assez tranquille pour pouvoir dessiner. J’avais
laissé le livre de Piranese à la maison, afin de
trouver un peu mes propres marques, et l’exposition qui
m’avait été proposée a alors bien eu
lieu : j’ai tout vendu, ce qui m’a décidé
à suivre cette carrière. Et je suis venu à
la gravure naturellement, après avoir essayé sans
grand succès la lithographie à la plume. La gravure
sur cuivre est une technique somme toute assez proche du dessin
à la plume : on obtient le même genre de rendu, les
mêmes hachures, etc.
Piranese a donc été une grande influence…
Oui, tout à fait, autant pour le sujet que pour la technique.
Avant de découvrir ses travaux j’étais déjà
très attiré par les paysages du XVIIIème,
où l’on voyait toujours une ruine sur un fond de
ciel couchant. Mais Piranese a été le déclic
; j’ai eu l’occasion d’aller à Rome pour
voir les monuments antiques qu’il a dessinés, et
la vision qu’il en a donnée est réellement
magnifiée…
Pouvez-vous nous éclairer un peu sur les origines
du dessin en perspective ? Il semble en fait assez récent…
On peut dire qu’il est apparu à le Renaissance, même
s’il s’est annoncé au Moyen-Age : on cherchait
déjà à représenter les décors
avec une certaine exactitude, comme on peut le voir dans certaines
miniatures. Mais c’est à la Renaissance que le besoin
de représenter la réalité s’est fait
ressentir ; auparavant on se consacrait avant tout au religieux,
qui ne nécessitait pas cet attachement au concret. On a
un peu délaissé Dieu pour découvrir l’homme
et la nature aux alentours du XIVème ou du XVème
siècle. Ceci dit il me semble bien que les romains avaient
déjà dessiné des décors architecturés,
notamment sur des fresques pompéiennes.
Comment composez-vous vos images ? Utilisez-vous des éléments
existants, des bâtiments, des détails réels
?
Parfois, ou alors j’invente de toutes pièces…
Je prends pas mal de photos, qui me servent en général
plutôt pour des détails – la photo est bien
plus pratique que les croquis. Je crois que si Piranese avait
eu cet outil, il ne s’en serait pas privé ! Disons
qu’en général, quand je construis un paysage,
j’invente les constructions et me sers des photos en appoint,
pour les feuillages, les pierres, ce genre de détails.
Comment s’agencent les feuilles entre elles, quelles formes
elles peuvent prendre, comment la lumière joue à
leur surface… Je pars toujours en vacances avec mon appareil
– j’ai pu trouver un village abandonné en Espagne,
de gigantesques friches industrielles, ailleurs une mine entière
désaffectée, avec un puits gigantesque couronné
par une vieille machine à vapeur… Ce genre de décors
me semblent être l’équivalent contemporain
des ruines antiques que les artistes des siècles passés
affectionnaient tant…
La ville de Bordeaux à elle seule présente
une architecture assez typée…
C’est tout à fait vrai, et ça reste quelque
chose qui doit être très présent dans mes
dessins. Dans le cadre des architectures du XVIIIème cette
ville reste très particulière, avec des influences
méridionales que l’on ne trouve pas à Paris,
par exemple. Sans compter quelques lieux très étranges
comme la base sous-marine, qui a servi de décor à
l’une de mes gravures.
Vous avez aussi réalisé une série de
vues de Paris, présentant les rues de cette métropole
à l’abandon, envahies par la végétation.
J’ai suivi une même démarche, prenant quelques
photos, mais consignant surtout des notes au gré de mes
déambulations dans la ville. Quand j’ai dessiné
le canal St Martin, par exemple, je l’ai dessiné
de mémoire : je n’ai utilisé mes photos que
pour la finition. Il y a aussi une vue de la Tour Eiffel : je
n’étais pas du tout chaud pour illustrer ce monument,
que je trouvais vraiment bateau. Et puis lors d’une visite
j’ai pris les escaliers, et la vue m’a tout de suite
convaincu : on est réellement dans les ferrailles, c’est
une sensation impressionnante ! On ne devrait pas visiter ce monument
autrement !
Vos paysages sont toujours déserts…
Cela s’est fait tout seul : il n’y a jamais de personnages.
Cela doit remonter à un traumatisme de la petite enfance
! Mais je fais des efforts : il y a un peu plus de personnages
dans mes dernières gravures ! Cela donne une échelle…
Et c’est un exercice auquel j’ai été
contraint pour l’illustration, comme dans le "Guide
Abymois", où j’ai dessiné des rues habitées.
A propos de cet ouvrage, comment en êtes-vous venu
à l’illustration de jeux de rôles ?
Le fantastique m’a toujours semblé être en
connexion directe avec mon univers. J’ai toujours aimé
les films de science-fiction, les BD fantastiques… Alors
quand Frédéric Weil de Multisim m’a contacté,
cela s’est fait tout naturellement. Il voulait vraiment
que je continue à travailler dans ma veine, à faire
du Gérard Trignac, et il va sans dire que c’était
pour me plaire ! J’ai travaillé sur Abyme, l’écran
et deux suppléments (Les Cahiers Gris & l’Art
de la Magie), puis sur le guide Abymois, en espérant qu’il
paraisse bientôt. Je lis les textes qu’il m’envoie,
puis me laisse porter par mon imagination ; certains lieux décrits
me plaisent beaucoup, comme par exemple le quartier des pierres
mouvantes, et dans ce cas le dessin que je réalise dans
un premier temps pour illustration peut devenir une gravure que
je retravaille par la suite…
Et quels sont vos projets pour l’année à
venir ?
Et bien je prépare une grande exposition rétrospective
à la bibliothèque municipale de Bordeaux, à
l’occasion de laquelle un livre paraîtra qui regroupera
la quasi-totalité de mon travail, y compris quelques dessins
en couleur. Cela se fera à la fin de l’année
2004. D’ici là je travaillerai peut-être sur
un livre commandé par une société de bibliophilie,
et je ne désespère de voir un jour sur les écrans
le film Aldeus, de Benoît Guerville, pour lequel j’ai
dessiné plusieurs décors. Cela fait un petit moment
déjà que ce projet existe, j’espère
qu’il aboutira ! |