Pierre Restany, dans un catalogue qui fut consacré à cette artiste d'exception par Bijam Aalam (lors d'une exposition qui eut lieu dans sa galerie), cerne au plus près la problématique qui ressurgit des obsessions de cette dessinatrice, des entrelacs de corps et de chairs en constant déchirements, en constante dynamique qu'elle fixe avec une attention maniaque :

" Sous l'encombrement apparent des références, l'univers de Sibylle Ruppert est celui de la fondamentale dichotomie entre le corps apparent et le corps secret. (…)
Dans cette troublante adéquation du signe à signification, du signifiant au signifié, la Madeleine du Titien se pressant les seins dans un geste de " charité romaine " finit par prendre la posture d'une sorcière de Baldung Grien. (…)
La confusion de la chair entraîne la confusion des genres, l'homme parfait de Michel Ange devient la créature estropiée de Goya, la bisexualité devient androgynie trouble. La confusion des genres entraîne la confusion des mythes, ou plutôt l'inversion des thèmes référentiels. Inversion de la pudeur voilée qui devient provocante, de la Madeleine qui se presse les seins par sadisme égoïste plus que par volupté tendre, inversion du thème du bain. (…)
Inversion narcissiste et solitaire : l'homme-objet de Sibylle Ruppert aspire à devenir la femme que l'artiste aimerait être elle-même, mais il est condamné à rester l'objet de la femme que l'artiste est en réalité. Dans cette symbiose perpétuelle entre la mort et la vie, l'élément féminin a la part belle, il impose la turgescence de ses mamelons face à la mollesse saucissonne des pénis d'eunuques. Ce narcissisme conduit à une autocritique, ou mieux, à une autocensure indirecte. Le féminisme de Sibylle Ruppert rejoint les préjugés de la mythologie masculine, dont elle a pourtant détruit les attributs de la puissance et de la souveraineté. Aux hommes sans couilles correspondent des femmes sans vagin. (…)
En supprimant le trou vaginal indispensable au plaisir viril Sibylle Ruppert dans sa confusion de la chair bouleverse les règles élémentaires de l'anatomie de la volupté. L'interdiction du vagin et l'impuissance du phallus conduisent à la mimique sodomisante, aux agressions corporelles qui y correspondent, aux extases hypertendues du plaisir solitaire. "

Une autre analyse, partant cette fois de certains tableaux et non des récurrences thématiques de l'œuvre discourue, fut écrite par Friedhelm Häring (directeur de la Kunsthalle Gissen, en Allemange) - dépassant le cadre du dessin pour aller chercher les implications, les positionnements de cette œuvre dans l'organisation de la société moderne. Ce qui suit en est la traduction intégrale.


" Sibylle Ruppert dissèque et fixe avec simplicité les couches les plus profondes de l'existence ("Autoportrait", 1981), où le fonctionnement cérébral est paralysé. En se déchirant entre l'espoir et la réalisation de son idéal, l'homme sort de ses gonds, de ses sentiments, de ses pensées. Pourtant différentes positions sont occupées par les êtres humains dans le monde, partagées entre hommes et femmes. Les hommes, "les héros", meurent tôt, et sont sans pitié. Leur maladie est celle du faux courage, avec lequel ils ne veulent même pas combattre le monde. Si rien ou personne ne leur sert d'exutoire, ils se détruisent entre eux, avec leurs chars, leurs casques de moto, leurs toits de voiture, avec importance et bouffis d'orgueil. L'homme vit dans l'insatisfaction, sans penser aux parfums et à la paix nécessaires à son épanouissement. Sibylle Ruppert appela l'un de ses dessins "le Chef arrive". Attention : cela donne un ton martial, une véhémence à ce bourdonnement du succès. L'imprudence s'y fracasse contre la vitesse tel un papillon sur un pare-brise. Mais on peut y trouver une grande réserve de tendresse, indicible et impuissante, perdue dans les labyrinthes de l'âme. Cette tentative du chef pour dominer et domestiquer, même dans son dernier soupir ou jusque dans son déclin, comme la lutte continuelle des hommes, cette comparaison de force incessante, est transmise au travers de cette rencontre imagée et tendre. Et on en vient alors au sexe, et aux scies circulaires. Par les jeux de force, aucun d'entre nous n'arrive à se trouver parmi les plus aimés, mais seulement parmi les exclus. C'est là que se crée le fossé qu'il y a entre la peau et les vernis, les fouets et les baisers. Cela induit ce sacrifice ("Dualité", 1981, premier tableau) qui passe au travers des corps. Cette figure de la dichotomie entre les sexes, cette déchirure montre comment Sibylle Ruppert est capable, en une esquisse, de donner un éclat brûlant à la peau. Les plaines odorantes de la beauté esquissée sont intégrées dans la partie supérieure du corps de la femme. Du côté masculin, elle change la peau en une tumeur cancéreuse, éventrée, figuration du déclin, de la perte. La rencontre n'est pas possible, et son résultat destructeur est l'agression. Elle part de l'homme, et passe par l'effort avide qui le gonfle monstrueusement, avant de le faire se détruire. Les brillantes facultés de dessinatrice de Sibylle Ruppert permettent de montrer cette métamorphose, où le métal croît dans l'attirail masculin selon une courbe menaçante, et avance vers le cri effrayé de la femme avant de la tuer. Ce métal qui grandit est présent dans plusieurs de ses travaux : c'est le poignard, l'épée de l'autodestruction. La peau et son éclat, qui incitent aux caresses, montrent les muscles fiers comme les effilochements de l'amour propre, et les différentes positions intérieures et extérieures : le vainqueur, la victime, le grand homme et l'esclave, le supérieur et l'inférieur. Ici s'interpénètrent désir et quotidien. Une autre dichotomie apparaît ("Dualité", 1981, second tableau) dans cette lutte de deux hommes entre eux, qui sont à la recherche de leur place dans la vie. Ils déchirent, tirent, poussent, torturent et se bâillonnent - l'amour de soi ? -, pour donner au final une vraie allégorie. Cette vue et cette connaissance si étendue du quotidien des hommes et de leurs âmes vulnérables, de leur comportement, permettent dans la composition de l'image ce changement onirique des différentes identités. Ici continue la course rapide des émotions qui se transforment continuellement, comme les oripeaux populaires, comme les ombres qui disparaissent et se reforment lors d'une tempête. Nos âmes vibrent dans cet instant de réflexion. Les travaux de Sibylle Ruppert sont une immense source d'inspiration. Elle secoue et s'érige en même temps. Les blessures que l'artiste montre ne sont pas cyniques ou communes. Ce sont les signes de son bouleversement et de son engagement croissant et plein d'amour. Ce qui dans ses dessins est désir est aussi synonyme de dialogue, d'échange, de partenariat. Ailleurs les interactions entre les hommes se désagrègent, car l'individu est toujours lié à des obligations, par rapport à ses fonctions et à son besoin de manigances, si bien qu'il ne peut apprendre en tant qu'être individuel. Ces liaisons biaisées sont pour la plupart perceptibles dans la vie professionnelle, comme dans la recherche de réalisations de plus en plus performantes, dans la concurrence, dans les comparaisons, qui mènent à des difformités. Même le contrôle anonyme de ces interactions est toujours plus menaçant. Ce qui est tragique, c'est que ces connexions et relations soient poursuivies dans le domaine privé. La technique de Moloch, les réalisations, la perfection servent entre temps de plus en plus aux femmes. L'inaptitude et le manque d'amour, qui se lisent clairement chez les retraités, sont la triste image de la maladie qui sévit de plus en plus, par l'utilisation de l'auto-accomplissement, dans les cerveaux et dans les âmes - et non dans les vieux corps. Ce qui serait utile, c'est une conscience de la maturité, de la plénitude de sa peau et de sa psyché. "

Rose Noire N°6, Janvier 2000.