Votre technique semble très classique.
Oui et non, ça en a l’air comme ça, mais c’est fait avec une espèce de cuisine assez personnelle… Je gratte beaucoup, je frotte… C’est drôle parce que j’utilise des outils très précis, des pinceaux très fins, des scalpels et autres, mais je travaille aussi beaucoup avec les doigts ou la paume des mains - j’adore ça -, avec des chiffons, de gros pinceaux, parfois avec le manche, je gratte aussi à la lame de rasoir… Cela reste toujours très lisse… C’est un aspect que j’adore. J’ai une allergie au “gratin” : il y a des peintures qui me font penser qu’elles sortent du four, comme un gratin dauphinois indigeste. Et les gens disent “c’est merveilleux, quelle pâte”… Bon, quand c’est Rembrandt, ça marche ! Mais la peinture un peu croûteuse, comme ça, je ne sais pas, c’est comme si cela m’empêchait d’y croire. J’ai besoin d’une surface comme un miroir pour passer au travers ; sinon je suis bloqué par la matière ; ça me dégoûte un peu même. J’aime beaucoup la matière riche, qu’il y ait nombre de choses qui se passent au centimètre carré, que même plat cela vive, bouge, mais que ce soit une matière très… lisse, compressée, comme… comme si vraiment le temps l’avait complètement frotté, usé, comme si ce n’était qu’un souvenir… En plus cette technique, enfin il me semble, est appropriée à ce que je fais : ce n’est pas un hasard si je peins ainsi.
Comment avez-vous acquis ce savoir-faire ?
En autodidacte. Je regardais comme un fou les tableaux au musée, au Louvre. J’y étais tout le temps, et toujours fasciné par le “comment c’est fait”. Et c’est étrange, car une fois que je sais comment c’est fait, je perds tout intérêt ! C’est pour cela que j’aime sur mes toiles avoir une technique invisible, une technique en tout cas dont on ne discerne pas trop les “trucs” : ça m’aide à les tenir, à y croire, à y entrer. Si je vois trop les astuces de la construction, une partie du mystère du tableau s’enfuit. Sa peau et sa texture sont primordiales. Le sujet aussi, bien sûr. Mais je n’ai pas de “facilités” pour le dessin. Il y a des gens qui n’ont qu’à se pencher sur leur crayon, et cela vient tout seul. Cela doit être dur d’ailleurs, car on perd vite l’envie de poursuivre... Ce n’est pas mon cas, je travaille d’après des photos, je travaille beaucoup mes lignes… Ma seule facilité est le travail, peut-être.
Vous vous êtes essayé à d’autres disciplines ?
Eh bien non, à mon grand malheur. J’adore la sculpture, mais j’ai avec elle un problème d’échelle. Parce que pour moi cette discipline a toujours une échelle : si l’on fait un petit personnage de 20 cm de haut, pour moi il reste à 20 cm. Je n’arrive pas à croire que cela puisse être Goliath. Alors que la peinture, enfin il me semble, permet de faire voir dans un tableau grand comme un trou de serrure un monde entier. Alors cette espèce de blocage fait que je n’ai pas pu m’y investir. Même si je suis peut-être un peu doué pour le modelage, cela me paralyse : si je fais un petit personnage grand comme ça, voilà, il reste un petit bonhomme. Alors que si je le peins, je peux lui donner un peu plus de présence. Il n’y a pour moi qu’un seul sculpteur qui soit arrivé à cela, c’est Giacometti : même quand il fait de petites choses, il fait naître le sentiment de grandeur. C’est complètement magique.
Vous avez aussi fait des toiles presque abstraites…
Un peu, quand j’étais plus jeune… Mais je ne sais pas, je m’ennuie assez vite devant les tableaux abstraits. Et puis – ce que je vais dire va faire dresser les cheveux de plus d’un ! – les tableaux abstraits, il m’en vient dix par jour… Quand je commence une toile, à mixer les couleurs, il y a fatalement quelque chose de beau qui se passe, des lignes qui viennent, mais pour moi c’est tellement insuffisant ! Je reste complètement glacé. On peut dire que c’est beau, tout ce que l’on veut, mais je n’y trouve jamais de magie, jamais.
Comment construisez-vous vos compositions ?
Je fais d’abord un espèce de plan, sur des calques, parce que l’on peut superposer les lignes, comme un dessin animé, et choisir exactement celle qui convient. Et puis j’agrandis au tableau d’une façon très classique. Mais les calques, vraiment, je me demande comment ils faisaient avant pour s’en passer ! On peut faire bouger les lignes, on gagne un temps extraordinaire – car à chaque fois on devait faire une esquisse, l’effacer, la recommencer…
Vous avez une idée avant de vous lancer dans ces croquis, un fil directeur ?
Oui. J’ai souvent des idées qui traînent plusieurs années à l’avance, comme ça, dans de petits coins – comme le Minotaure sur lequel je travaille actuellement : j’y pense depuis au moins cinq ans. Mais on ne sait pourquoi, ça ne vient pas, et à un moment donné, quand je n’y pense plus, cela arrive, comme une espèce de chose qui trépignerait derrière en disant “Comment ? Tu m’as oubliée ?”. J’emmagasine des documents, très longtemps à l’avance, et puis bon, je me dis qu’au fond c’était une fausse envie, une fausse idée ; et je me dis non, celui-ci je ne le ferai pas. Et puis ça revient, ça germe… C’est très mystérieux. Mais je démarre rarement, presque jamais, un tableau comme ça. Vous savez, on peut sur une toile blanche mettre de la peinture et faire des tâches, regarder ce qu’il y a dedans, et avec un peu d’imagination y trouver toujours quelque chose. Il y a beaucoup de peintres qui travaillent de cette façon ; même Léonard de Vinci le recommandait à ses élèves : il leur disait d’enduire une toile de peinture ocre ou un peu brune, et de l’appliquer contre un mur, ce qui imprimait une texture et permettait de commencer le tableau avec ces accidents. Avant je faisais ça assez souvent, avec des aquarelles surtout, parce que l’eau se prête plus au hasard. Il y a toujours une constance dans vos sujets, une fidélité qui n’est pas trop dans l’air de notre temps… Oui, la constance c’est moi !.. Evidemment, je me balade dans mon labyrinthe avec mon petit fil… Et au bout je trouve le Minotaure ! J’espère que ce n’est pas la fin du voyage, quand même ! Pendant longtemps j’ai peint des formes enfouies, comme des fossiles… Et très lentement les formes sont venues, les bras ont poussé, mais au bout d’années, au bout d’une gestation très, très lente. Je dois être un peu lent moi-même ! Il n’y eut que des torses, des années durant, sans bras, ni jambes, comme des embryons humains. C’était assez effrayant, un peu répugnant, même. Et il n’y a pas longtemps que j’arrive à faire des êtres entiers, et debout : avant ils étaient toujours couchés, enfouis… Maintenant ils tiennent droit, même s’ils ont toujours les yeux fermés. Mais ça, d’ici à ce qu’ils les ouvrent…
Des sujets tels que la mort sont souvent traités d’une manière assez dure, provocatrice (comme chez Giger, par exemple), alors que chez vous il en est tout autrement…
Giger a un univers effroyable, que j’aime bien d’ailleurs, mais effroyable… Il doit être très mal pour cracher un tel univers. A moins qu’il ne le crache si bien qu’il s’en libère… Mais je ne crois pas, d’après ce que j’ai appris (sans indiscrétions !). Quant à mes travaux… Ils ne me paraissent pas durs, mais parfois on me le dit. Franchement, je n’ai jamais eu l’envie de peindre des choses effrayantes ou de faire peur, vraiment pas ; ce n’est pas du tout mon envie. J’aime même à penser que ma peinture peut, quand même, donner une certaine idée de sérénité, ou de… de grand calme. C’est mon unique but.
Et les gens que vous rencontrez vous font part de cela ?
Oui, oui oui. En général, les gens sont… plutôt surpris, parce qu’ils s’attendent à quelqu’un d’autre. Je les déçois peut-être, ils préféreraient peut-être voir un vampire !.. Il y a eu une dame qui a eu cette réflexion merveilleuse à l’un de mes vernissages : elle regardait ma peinture, et visiblement semblait choquée. Mais elle est venue vers moi, comme cela, une petite bourgeoise en tailleur très digne, et elle me dit “et pourtant, vous avez l’air si bien élevé” ! C’est l’une des plus belle réflexion que j’ai entendue sur ma peinture ! Et peut-être aussi venant d’un autre monsieur, qui m’avait acheté deux tableaux à une époque où j’étais plus abstrait, et qui devait penser que je suivrais cette direction. Il a été très déçu de mes inclinaisons, et quand à l’un de mes vernissages il m’a serré la main, et au je m’attendais déjà au petit compliment d’usage, et il me dit “Ah, quelle dégringolade” ! Voilà deux des réflexions que l’on m’a faites à des vernissages, et qui font que les vernissages valent la peine d’être vécus !
C’est pourtant une institution un peu révolue, non ?
Exactement, c’est une espèce de machin un peu désuet. Mais partout les gens sont habitués à ça, et ils y viennent, et ils y sont contents, ils y font la roue, ils pavanent un peu. Et le peintre est très triste s’il n’y a personne : si l’on en fait un, c’est pour que les gens y viennent.
Comment voyez-vous l’évolution de cette forme d’art ?
Je la vois noire. Noirissime. Sombrissime, néantissime et tout ce que l’on veut ! C’est vrai, je me demande comment les gens arrivent encore à voir une image qui ne gigote pas. On est tellement bombardés de clips, de pubs, ces films aux montages étourdissants, comme vus au travers des yeux d’une mouche… Je suis encore ahuri que les gens prennent la peine de regarder – quelques gens, pas tous – un tableau, une image… Cela me paraît en voie de disparition. Peut-être que cela va durer encore une génération, mais après – vous, vous verrez… mais je ne sais pas quoi ! Mais pour ma part je reste émerveillé de cette curiosité, et encore plus quand on achète, alors là… Je ne m’y suis pas encore habitué, à ce que l’on m’achète mes tableaux. Je crois que je ne m’y habituerai jamais. Je regarde toujours les gens, ébahi, “comment, vous voulez m’acheter un tableau ?”. C’est une chose tellement personnelle, ça vient tellement du fond de moi, que je suis toujours étonné que quelqu’un en veuille un bout, comme ça... Mais c’est bien ainsi, car c’est par ce moyen que j’ai rencontré mes meilleurs amis… Mes plus grandes amitiés me sont venues au travers de la peinture ; comme avec Léonore Fini. C’est un lien très fort, extraordinaire… Voilà, au fond, à quoi servent les vernissages et expositions : se trouver des amis. Ou des ennemis !
Vous avez fait votre première exposition très jeune…
Oui, très tôt, à vingt ans. J’ai eu cette chance. Après il y a eu, comme dirait ce monsieur, des “dégringolades”, des dents de scie, comme pour tout peintre, des moments où ça marche, et d’autres pas ; sans que je sache si c’est tributaire de ma personne ou, comme on dit, du marché de l’art ou autre horreur du même goût. Et j’ai commencé à faire du portrait.
Cela n’est pas une contrainte ?
Oh, c’est quelques fois pas désagréable. Il y une certaine ressemblance physique et psychologique au personnage à attraper. Il y a des gens, effectivement, dont on a beau faire le tour, les regarder sous toutes les coutures, et dont on ne voit rien. C’est terrifiant ! Absolument terrifiant ! Cela m’est arrivé il n’y pas longtemps… “Qu’est-ce que je vais faire avec cette tête, qu’est-ce que je vais faire ?”. J’avais même envisagé de la faire de dos… Mais peut-être n’aurait-il pas payé ! Il y a longtemps j’ai eu sur une toile dix-huit portraits à faire, pour une espèce d’ordre de chevalerie de Tastevin ou je ne sais quoi. Ils portaient des costumes à la façon des doges, mais dans des matières dégueulasses, du feutre et… enfin… Par là-dessous il y avait de gros bonhommes, gras et… Alors c’était terrible, l’idée d’avoir à les peindre en entier, avec leurs costumes et tout ça... Finalement j’ai trouvé une ruse ; je les ai fait dans un paysage en ruines, et ils regardaient à travers des fenêtres ! Mais là où je fus vraiment rusé, c’est que j’ai fait les importants en entier, et derrière les fenêtres je n’ai mis que les sous-fifres… Les gens ont un rapport terrible à leur image. Je ne fais jamais voir le portrait en cours d’exécution, parce qu’ils viennent derrière moi et susurrent “mais là, vous croyez vraiment que j’ai cette ride ou cette…”. Oui, vous l’avez ! Pire même !
Le fait de rencontrer Léonore Fini et d’autres personnes de cette envergure vous a-t-il lancé dans une direction particulière ?
Oui, probablement. Mais si on a été amis, c’est qu’on avait un fond commun. Influencé, je ne crois pas, non. En tout cas, elle n’a pas été influencée par moi ! C’était plutôt une façon de voir les choses… C’était bizarre parce que Léonore avait l’air d’un personnage assez impressionnant, hiératique, belle à en faire peur, alors que c’était au fond le personnage le plus drôle et léger que j’ai pu connaître… Oui, une espèce de légèreté et un humour absolument fabuleux, très déroutant, avec ce physique de sphinge. La plupart des gens n’osaient pas franchir le pas de la porte ! J’ai été très ému, frappé par cette beauté étrange.
Vous l’avez peinte ?
Oh non, c’était bien trop dangereux ! Oh là non ! Moi par contre j’ai plein de morceaux de mon corps qui traînent dans ses tableaux ; des pieds, des mains, une épaule, une oreille… Elle a fait un tableau où il y a trois sorcières qui remuent dans un chaudron des morceaux de corps, et c’est tout moi là-dedans ! Chez Léonore, on y rencontrait tout le monde. J’y ai rencontré Dali, qui n’était pas du tout le Dali auquel on s’attend : très calme, très posé. Simplement à un moment du repas il a poussé un grand cri, alors que l’on servait des huîtres, et il a dit “Je ne veux pas manger de bêtes qui n’ont pas de visages !”. On peut le comprendre… Il y avait ensuite des bécasses, il les a croquées gaillardement ! Mais à part ça, il s’est très bien tenu ! Les sujets de tous ces artistes étaient plutôt anachroniques… Et même la technique. Même si Léonore n’était pas si classique, au fond… Elle utilisait des empreintes, des astuces comme ça. Elle fouettait parfois ses tableaux avec de l’herbe sèche – c’était curieux, je la vois encore dans notre ferme ramasser parfois des fagots et en frapper ses toiles. Il y a un tableau d’elle où le fond a été à peine retouché. Il s’appelle l’Amitié, on y voit un squelette penché sur une mariée. C’est un tableau magnifique
Dans vos sujets il y a un rapport permanent à l’antiquité…
Oui, je l’ai toujours eu, parce que c’est tellement beau, tellement pertinent… Dès que j’ai eu dix ans, j’ai été fasciné. Et très tôt aussi par la civilisation égyptienne. Quand j’avais quinze ans, je me suis fait enfermé, volontairement, dans la salle égyptienne du Louvre. J’étais caché derrière un grand sarcophage. J’avais été retrouvé dès la première ronde, mais j’aurais tellement aimé y passer une nuit… On m’a jeté dehors, à coups de pieds au derrière ; je crois même que ma mère a eu une amende. Ils n’ont pas cru à mon histoire, ils étaient persuadés que je voulais voler quelque chose. Voler un sarcophage, quelle idée !..
Vous êtes allé dans le désert ?
Deux mois. Le temps de faire beaucoup de photos. Et puis je ne m’en suis jamais servi : c’est déjà là, tellement présent… il n’y a rien à ajouter. Elles me servent simplement à me rafraîchir la mémoire ; c’est mieux de réinventer. Il y des lieux, aux portes du désert… Une ville, au Maroc, de terre séchée, gris-rose. Elle n’est plus habitée que par de très grands chiens sauvages, qui sont comme ces chiens du désert, couleur de sable… C’était l’un des endroits les plus impressionnant que j’ai vu de ma vie. C’était vraiment comme une cité des morts, avec ces grands chiens pour gardiens, qui apparaissaient, disparaissaient, menaçants et lointains... Et sans les hommes. Des villes si anciennes… C’est vraiment époustouflant… Je m’intéresse beaucoup aux civilisations qui avaient un rapport avec la mort décent. Pas comme la nôtre, qui est épouvantable. Chez les égyptiens par exemple, la mort est fabuleuse, magnifiée, noble – pas cette horreur que les chrétiens nous ont refilée.
Vous avez reçu une éducation religieuse ?
Oui, et ô combien ! J’ai dans ma famille des curés, des religieuses. J’ai eu une parente très riche, et, ma mère s’étant retrouvée veuve très tôt, on était sans le sou. Et cette vieille tante a bien voulu prendre mon éducation en charge à condition que j’aille dans un établissement religieux. Voilà d’où vient cette petite auréole au-dessus de moi ! Le jour de ma communion solennelle, pour vous dire… A l’époque, il ne fallait absolument pas manger ; alors je me suis dit essayons. J’ai mangé un énorme sandwich aux rillettes avant de communier, pour voir si le ciel allait s’entrouvrir, si Dieu allait me pointer d’un doigt énorme. Rien. Simplement j’ai été malade, c’est tout. Alors j’ai abandonné cette idée de religion, et celle que le ciel allait s’intéresser à moi : ça ne marche pas ! Et pourtant, j’espérais tellement qu’il allait se passer quelque chose… C’est un sentiment très mégalomane, au fond !
Et maintenant quel regard portez-vous sur vos travaux ?
Et bien… J’ai tendance à plutôt les aimer, cela dépend des jours. Il y a des jours où je rentre dans mon atelier, les regarde, et me dis “mon dieu, ce n’est que cela”. Ce qui arrive souvent, hélas. Et d’autres fois je me dis “mmmh… quand même” ! Mais quand on voit ses tableaux dans un endroit familier, au fond on les voit mal. C’est pour ça que sans être un fanatique des expositions et autres, je trouve que cela aide à voir où on en est, et de voir comment le travail avance. On voit ses tableaux comme ceux de quelqu’un d’autre. Pour l’instant ça va, je n’ai pas encore fait de dépression nerveuse après une exposition ! A Munich, il y a deux ans, il y avait une grande exposition de trois étages. Et quand je suis rentré dans la galerie je me suis dit “il va falloir affronter tout ça”. Que de tableaux, que de tableaux, mais pourquoi tous ces tableaux ? Et en même temps il y a quelque chose de très mystérieux : il y a quelques temps j’étais à Drouot, et j’ai pu me balader, le nez en l’air, pour voir ce qu’il s’y trouvait. Et je vois une salle, moche comme toutes là-bas, sale, puant le vieux tabac, et je distingue plein de petits tableaux au fond exposés pour être vendus. Et étant un peu myope, je vois ça dans un flou artistique ; mais je distingue, très loin, quelque chose qui me plaît, une couleur, un agencement. Et je m’approchais, et cela me plaisait de plus en plus, et une fois le nez dessus, j’ai reconnu l’un de mes tableaux ! J’étais moi-même sidéré - c’était quelque chose de très ancien, que j’avais fait comme ça, entre deux portes. Mais l’œil, l’esprit sont attirés par une matrice de formes, de couleurs – c’était abstrait ce que je voyais, mais j’ai été attiré irrésistiblement, au milieu de tous ces autres tableaux, par celui-ci. Donc on a quand même avec ce que l’on fait une relation très forte. Et heureusement, déjà que l’on doute parfois…
Comment vous est venue votre passion pour la musique ?
Ma mère était très bonne musicienne, et professeur de piano. Elle jouait très bien. Très jeune j’ai eu la chance de connaître Debussy, Beethoven… A dix ans j’avais la tête farcie de musique. Tout le monde dans ma famille était musicien, et quand je leur ai dit que je voulais être peintre ils m’ont regardé comme un chien jaune... Mais je n’ai eu aucun empêchement, on m’a toujours laissé faire ce que je voulais. Ce fut une chance extraordinaire, un gain de temps immense. Mais cela m’est resté. D’ailleurs, je suis au fond plus ami avec des musiciens qu’avec des peintres. Peut-être parce que je sais comment se fait la peinture, alors que la musique demeure très mystérieuse pour moi. Ce sont des gens encore plus bizarres que moi. C’est vrai, l’univers des musiciens est très, très particulier. Il me semble qu’ils sont beaucoup plus enfermés dans leur monde, leur univers que les peintres. Ces derniers semblent plus ouverts à d’autres formes d’art. Les musiciens c’est : la musique, basta. Il faut dire que la discipline en musique est tellement astreignante… Peindre, si l’on est doué, s’apprend en six mois, et il n’y a pas de quoi en faire une montagne… Je trouve que les cinq ou six ans des Beaux Arts, c’est une escroquerie ! Franchement, si l’on n’est pas doué, ça ne sert à rien d’apprendre, et si l’on est doué, en quelques mois on acquiert les bases. Ensuite on creuse, on poursuit. Mais par rapport à la musique, je trouve ça d’une simplicité enfantine. Et puis la musique, si on ne fait pas ses exercices tous les jours, on sombre dans le désastre.
Vous vous arrêtez de peindre de temps en temps ?
Non, je suis un vrai bureaucrate. Je descends à mon atelier à heures fixes. Cela ne m’arrive jamais d’avoir des trous. Je suis plus ou moins content de ce que je fais, il y a des fois où ça marche et d’autres pas du tout, mais j’ai tout le temps pu travailler. Et puis je n’y crois pas à toutes ces histoires d’inspiration. Je crois que c’est une chose que l’on provoque… Je ne sais pas, rien que l’odeur de l’essence de térébenthine, tel le chien de Pavlov, je bave ! En faisant les gestes appropriés on attire la peinture à soi, il me semble. En tripotant les couleurs, il arrive, pour moi, toujours quelque chose. Tandis que si l’on attend… J’ai beaucoup d’amis peintres qui sont ainsi, avec ces périodes vides, où ils sont d’ailleurs d’une humeur désespérée. Et je les plains, car ce doit être une vraie angoisse, très dure. Parce que quoi faire d’autre ? C’est toujours un grand mystère pour moi : que font les gens qui ne peignent pas ? En tout cas pour ceux qui peignent aujourd’hui, cela s’annonce difficile… Ah, ça va être terrible, oui… Il faut de plus en plus de courage pour peindre, vraiment beaucoup. Déjà pour les gens de ma génération c’est dur, alors pour les jeunes…
C’est une discipline qui impose une certaine solitude, que l’on voit incarnée dans vos toiles…
Oh oui. Ceci dit je ne suis pas un ermite, j’aime bien retrouver des amis après être resté toute la journée devant mon tableau. Mais ça ne me dérange pas de rester trois ou quatre jours sans voir personne, tant que j’ai mon piano. De lui je ne pourrais me passer, vraiment. Mais c’est vrai que tout le reste n’est qu’agitations autour de cela. De très belles broderies, autour de la solitude. Mais une fois que l’on a réalisé cela, il n’y a pas de quoi en faire un monde. Et à part peindre, je ne sais rien faire. Si, peut-être la cuisine - et un peu de piano. Même en parler, ou même pire, écrire sur la peinture, c’est terrifiant : qu’est-ce qu’on peut dire ? Cela tient en si peu de choses. Si on peint, c’est pour se taire. Alors à quoi ça sert de jacasser par là-dessus ?

Rose Noire N°5, Eté 1998.