Rose Noire : On ne voit pas beaucoup tes travaux en France. Est-ce suite à de mauvaises expériences ?
Françoise Duvivier : Cela fait depuis plusieurs années que je travaille dans le réseau international, certains pays m'ont d'avantage apprécié que d'autres et c'est surtout aux U.S.A que mon travail a d'avantage plu, et continue de plaire... Il y a là une question de sensibilité et de réceptivité plus dynamique que dans certains pays, et si la France est indifférente à mon travail, que dire aussi d'autres pays comme l'Italie et l'Espagne, ou d'autres encore?.. Il est vrai que vivant en France, je constate que mon expérience d'artiste dans ce pays est mal accueillie, à part quelques personnages exceptionnels, et je mentionnerai particulièrement l'écrivain et journaliste Armand Olivennes, qui a beaucoup écrit à propos de mes travaux dans plusieurs revues, et en a fait une étude approfondie, ainsi que d'autres personnes qui se démarquent du paysage français. Je ne suis pas complètement inconnue en France, mais il est vrai que l'accueil se teinte ici de méfiance et de perplexité, alors que je le ressens plus enthousiaste aux U.S.A, ou en Allemagne et ailleurs, de même dans le grand nord ou en Europe centrale. Ceci dit, depuis que je m'exprime à travers ce réseau international, et ceci dû à l'intensité des rapports avec l'étranger, et de la richesse que je puis en tirer, je suis plutôt indifférente quant à la modération frileuse d'un pays comme la France... Ma perception du monde a presque changé après toutes ces années. Ce monde est devenu pour moi vaste, à multiples facettes, et à la fois homogène, peuplé d'humains tous aussi différents et captivants les uns des autres, et donner un nom à un pays n'a presque plus d'importance pour moi. -What's the meaning of this word: "France"? - Let me know.

R. N. : Quelles sont tes diverses sources d'inspiration, tes lectures, tes plasticiens et musiciens favoris ?
F. D. : Mes sources d'inspiration sont plutôt disparates et hétéroclites. Je puise de la vie, cette sève intense qu'on appelle "expérience", et qui n'a besoin d'aucune école. Je pourrais dire que je suis une sorte d'autodidacte, n'ayant jamais fait d'études d'art et je pense en avoir tiré ce profit d'être frondeuse et de me sentir surtout libre et éclectique. Le visuel, l'image en elle-même a toujours eu un puissant impact sur moi... Qu'elle vienne de journaux populaires, d'imagerie fantastique, au figuratif dit "grotesque", du quotidien ou simplement de rêves nocturnes, de n'importe quelle source visuelle aussi baroque soit elle, et ceci sans jugements de valeurs... Mes sources proviennent autant de la BD, que d'un Jerôme Bosh. Je ne vois pas de barrières... A cette seule différence que j'éprouve de l'ennui devant ce que l'on peut appeler le "Grand Art". A travers tout ce baroque visuel, je n'ai cependant jamais adulé qui que ce soit, ni vénéré les idoles, les "pseudo" grands maîtres plasticiens, ou tout ce qui aurait risqué de réfreindre ma liberté. Que je sois en train de créer une poupée, un collage, un masque ou autre, je désire plutôt retrouver l'enthousiasme de l'enfance, sa liberté et m'évader dans un autre monde, ou d'autres mondes plus divers. Le rêve est mon bonheur, et l'imagination m'offre ses ailes. Tout cela concerne le visuel, et pour ce qui est de la lecture et de la musique... J'ai d'avantage adhéré à la musique dite industrielle, et ce qui a suivi ensuite. La lecture ne peut aller que vers un choix visuel et mes préférences sont allées vers le fantastique alors que j'étais gosse. J'ai rapidement apprécié par la suite des gens comme Richard Matheson, Stephen King, Théodore Sturgeon, John Flanders ou Jean Ray... Mais ici, mes choix sont aussi baroques que le visuel, car je puis me passionner pour la philosophie d'un Heidegger (par exemple), ou dévorer un livre de Mircea Eliade, et passer brutalement à "l'héroic Fantasy" avec autant de plaisir. J'adore les contrastes et les excès. Ce peut être ma nature propre, mais aussi un plaisir du défi et du désordre... Ce qui rejoint ma conception d'un art différent de celui basé sur l'ordre, l'équilibre, alors que pour moi, l'art se doit être un chaos de désordre, une tornade à chaud dans nos conventions.

R. N. :Tu as travaillé sur plusieurs supports, plusieurs projets (textes, collages, poupées, revue, masques, etc.) ; comment gères-tu cette pluralité ? Est-ce parce que tu as l'impression qu'une seule de ces discipline serait insatisfaisante, est-ce pour aborder plus de choses diverses ?
F. D. : Notre vie n'aurait aucun sens si elle n'était pas pimentée de créativité, de découvertes et d'enthousiasmes. Chaque expérience a son piment et nous projette dans des mondes inconnus et imprévus. A chaque activité , j'ai découvert quelque chose et je l'ai appréciée. Concernant les collages, à savoir comment l'idée de réaliser le premier collage m'est venu... Si j'ai bon souvenir, ce fut suite à l'écoute intense de "Throbbing Gristle": "the dead factory". Je me suis projetée dans cette musique pour ne faire corps qu'avec elle... De cette expérience, j'ai eu l'envie de réaliser ces premiers collages qui étaient à l'époque des séries d'images répétitives en noir et blanc, utilisant volontairement de mauvaises photocopies. L'image en elle-même n'était pas détériorée, elle se répétait lancinante au rythme de cette musique épidermique, presque souffreteuse à travers ses brouillages de sons et de voix entrecoupées. Peu à peu et toujours à l'écoute de ces musiques et de celles plus actuelles, ces collages se sont transformés et ont toujours été réalisés en fonction de ces musiques. L'imprévu était là, et cela m'a amené à connaître et sympathiser avec des musiciens à travers "the international network", tels que PBK, Merzbow, Mike Shannon, Belt et d'autres encore... J'ai travaillé avec certains labels indépendants: RRRecords, ND, aux U.S.A, Freedom in a vacuum au Canada, Discordia, Antzen. En Allemagne, et d'autres en Suéde, qui, par leurs références musicales, se retrouvaient eux-mêmes à travers ces collages. En 1992, j'ai participé à une vidéo canadienne, une compilation expérimentale, visuelle et musicale de plusieurs artistes locaux de Toronto, où mes collages apparaissent fragmentés, accompagnés d'un son lancinant, tel le vol envoûtant et tenace d'un oiseau des ténèbres. Le titre était : "les archives calcinées" , inspiré d'un écrit de "l'écran caverneux". Je pense qu'aujourd'hui cette vidéo est introuvable : "Songs of the new erotics" (50 minutes). Tous ces collages sont l'expérience d'une perception auditive intense et assidue. Je pense que grâce à ces sons, j'allais au plus profond de moi-même, découvrant un autre monde fascinant, horrible et beau à la fois... C'était, en quelque sorte, l'expérience de l'envers de notre monde, sa réflexion aux valeurs morales établies. Encore et maintenant, je rêve d'avoir corporellement le cortex directement branché sur ces musiques et aller encore plus loin, si cela peut être possible. Toute cette expérience m'a valu de collaborer avec Dive, qui a vraiment adhéré à ce monde des collages - c'était en 1993 et suite à ce livre "Dive/Duvivier", il y eut une projection visuelle de mes collages en 1994, lors d'un de ses shows en Allemagne... Plusieurs de ses autres concerts ont toujours été animés de ces projections visuelles, qui ont d'ailleurs d'avantage voyagé que moi, y compris jusqu'au Japon. Le fait que mes collages ont plu à une grande majorité de musiciens m'a offert le sentiment d'une réussite, ce sentiment fort de rejoindre, quelque part, ces musiciens dans leur sensibilité propre... puisque j'avais toujours désiré faire de la musique. Quant au monde des poupées et des masques, c'est ici une autre expérience qui a surgi de cette recherche, et c'est à partir de ce moment là que je me suis vraiment intéressée à l'anthropologie et peu à peu au Chamanisme, qui reste actuellement ma plus récente recherche. En quelque sorte, le chamanisme m'a révélé l'état de "transe", et je puis dire que lorsque je réalise une poupée ou un masque, je n'ai plus conscience de la personne que je suis - quelque chose se forme, avec laquelle j'entre en communication. La poupée apparaît, ou tel ce masque d'une expérience "magique". Quant à l'écriture, j'ai arrêté à cause des blocages que je ne pouvais supporter, ceci dû à la structure linguistique du français - probable que j'éprouve une aversion vis à vis de ma langue dite "maternelle"... J'avais à l'époque arrêté pour me tourner vers la "Sound-poetry", mais par manque de matériel adéquat à mes projets, et par manque de temps, je me suis détournée de ce projet (j'espère cependant pouvoir le réaliser bientôt). Quant à la revue "M°Riquet", ce fut ici une expérience éphémère qui a été stoppée par mes problèmes financiers. Cette revue se désirait internationale et conviviale à la fois, de par son titre, puisque la rame de métro la plus proche de chez moi s'appelle M°Riquet. Cela signifiait que si l'on désirait me rencontrer, il n'y avait qu'à descendre à la station "M°Riquet". J'étais à cette époque curieuse de performances et la revue ouvrait une place à cette forme d'expression peu connue en France, associée aux musiques nouvelles et aux revues parallèles que j'essayais de promouvoir par des interviews. En éditant moi-même "M°Riquet", je partageais avec eux tous ce désir de créer une presse parallèle, en marge de notre "beaufitude existentielle". "M°Riquet" m'a permis l'extériorisation, le pas vers l'autre alors qu'en fait je suis plutôt une personne sauvage aimant la solitude. C'était assez paradoxal de s'attaquer à ce projet. C'était aussi un défi contre le mythe de l'artiste stéréotypé et "soi-disant" maudit, délicieusement enfermé dans sa tour d'ivoire. A cette question : Est ce qu'en tant qu'artiste soi-même, l'on peut être capable d'écouter les autres et respecter leur propre expérience?, j'ai désiré répondre, et l'expérience fut positive. Savoir être et créer tout en respectant l'espace de l'autre. J'espère quelque part avoir appris à réaliser cet idéal. Suite à "M°Riquet", j'ai par la suite contribué à d'autres revues étrangères ; voir par exemple le magazine Censoria from Censorium au Canada, dans lequel j'avais présenté, entre autre, Shaun Caton (performance) et John Bergin (BD).

R. N. : Concernant la musique, ne trouves-tu pas que c'est, à l'écoute, un moyen de s'enfermer en soi ? Et en même temps, une passerelle vers les autres très forte, de communication artistiques (c'est un médium qui est très abstrait et très fort, mais qui aussi peut avoir un côté très puéril) ? Comment vois-tu la musique, par rapport aux autres milieux ?
F. D. : Comme tu le sais déjà, mes inclinaisons musicales concernent les musiques indus', expérimentales, d'autres musiques nouvelles, techno' et autres... J'ai préféré et je continue de préférer la musique de Lustmord, que j'ai eu le plaisir d'accompagner de mes collages à l'occasion d'un interview : The monstrous soul dans le magazine anglais Electric shock treatment. La musique de Lustmord, outre d'autres qualités, a un pouvoir d'introversion terrible, ce qui ne signifie pas que ce genre de musique soit un moyen de s'enfermer en soi. Au contraire. En général, l'écoute de ces musiques n'a pas pour moi la valeur d'un enfermement, du moins si elles ont du caractère, elles nous aident à passer de l'autre côté de la frontière, l'autre monde... Les Chamans emploient beaucoup la musique, celle surtout répétitive et rythmée du tambour magique qui l'aide à passer du monde réel à cet autre monde. Ce que je veux dire, c'est que la musique a la faculté de provoquer cet état de "transe" - elle n'enferme pas, elle "projette". Cela dépend bien sûr de la façon dont on l'écoute, et bien sûr, cela dépend du type de musiques et ici, j'enlève à mon palmarès la musique débile et niaise type "Spice Girls" et autres similaires... Ecouter la FM ne vous rendra pas riche spirituellement, ni acheter votre musique dans les supermarchés. Tout cela, oui, est un enfermement commercial auquel vous contribuez en achetant. C'est vrai qu'ici, ce rapport à ce type de musique ne peut que rendre superficiel. On "rape", on "techno'", le "look" avec, et ce "look" n'a qu'une valeur éphémère et passive. On n'a pas besoin de la musique pour avoir un "look", il suffit de le créer soi-même et de l'inventer, d'être conscient du message que l'on désire communiquer par sa façon de s'habiller. Je pense que désirer avoir un "look", dans le sens superficiel du terme, ressemble plutôt à une adhésion passive à un quelconque parti politique ou autre idéologie, une façon de faire partie d'un groupe pour sacrifier son individualité, cela par peur de la solitude, par désir de ressembler aux autres... A comparer au "Bcbégisme", ici, c'est idem. Ces deux excès se rejoignent par leur conformisme. Pour revenir à ta question, à savoir comment je vois la musique par rapport aux autres domaines artistiques... Pas de comparaison pour ma part. Tout art a sa valeur propre et sa puissance. Cette puissance augmente quand elle s'unit à d'autres formes d'art, car en fait, l'art est un tout, il reste "un" à travers toute sa pluralité. J'ajouterai simplement ce détail de jugement qui n'est que social. J'admire les musiciens qui ont pu évoluer à travers ces labels indépendants des grands circuits commerciaux, et faire connaître ainsi d'autres sons, d'autres sensibilités... Ce qui m'amène à valoriser l'aspect des musiques indépendantes, alors qu'en contraste, je puis voir que trop d'artistes plasticiens traînent encore leur médiocrité à vouloir fidéliser avec les grands courants de la culture officielle, aussi niaise que les grands circuits commerciaux qui sacrifient la musique à la médiocrité du "vite-vendable" et du goût commun.

R. N. : Pour en venir à tes collages, plusieurs points m'ont touchés : d'abord, cette utilisation du découpage induit un aspect très morcelé au sujet central de tes compositions, qui apparaît toujours écartelé entre diverses possibilités, diverses figures. Est-ce que cet éclatement, comme un déchirement, est une chose que tu désirais figurer ? Est-ce que cela t'a guidé dans le choix du collage comme moyen d'expression, et nourris ton inspiration quand tu travailles ? Ensuite, tu utilises une imagerie très morbide, des images de cadavres, de squelettes, mais tes créations, même si elles se nourrissent de l'omniprésence de la mort, sont loin du silence et de l'immobilité. Comment gères-tu ce contraste ? Enfin la plupart de tes travaux représentent des sujets isolés, centraux (des personnages, des visages, des bribes de corps vues de façon rapprochée… les situations, les paysages sont rares) ; est-ce que ce rapprochement, qui donne une vue étouffante, un sentiment d'isolation du sujet, est voulu ? Est-ce de ma part une interprétation abusive ?
F. D. : Ta perception personnelle de mes collages est vraie, et je l'approuve. L'imagerie y est morbide, déchirée, peuplée de cadavres ou d'êtres agonisants, en quête de la mort et tous ces êtres figés dans la terreur, se meuvent et hurlent prisonniers d'un isolement terrible. Aucun personnage ne communique en fait avec l'autre, et si la communication peut être parfois possible, ces personnages s'entre-déchirent pour mieux se tuer. Je n'ai jamais désiré analyser ce que je fais, parce que j'accepte spontanément l'image ou sa perception qui me vient à l'esprit, la laissant se matérialiser à travers ces déchirures de papiers collés, déchirés en une palette glauque de noir/gris/et blanc salis. C'est ainsi que je vois ce monde dans lequel nous vivons... Un charnier, un immense charnier où le noir devient la symbolique de notre mort certaine et celle de ce monde. Je ne vois pas d'avenir à notre existence sur terre. Nous vivons, je pense, nos derniers spasmes de vies fugaces, toutes faites de subterfuges. Ma vision est que depuis l'holocauste nazi, la bombe atomique, le monde est réellement tombé dans une ère irrémédiable, dans laquelle nous avons été projetés par nos propres responsabilités, à travers les cendres et la violence qui peuplent notre quotidien atroce. La réalité est sombre et nous l'occultons par le seul pouvoir de notre instinct de conservation, par mensonge envers nous-mêmes et envers ceux que nous mettons au monde. Nos vies semblent se rétrécir passivement dans l'inexorable. C'est ce que je perçois de notre avenir. Je reçois ces images, je ne fais que les transmettre. Oui, cela est la mort noire, l'agonie mêlée à notre délirant désir de survivance... C'est à travers ces images que je perçois les visions macabres des pestiférés du Moyen Age, mêlées aux souffrances des survivants de la bombe atomique, et des cruautés nazies, qui se sont encore répétées en Yougoslavie et ailleurs. Il arrive que mes images gênent, parfois terriblement, les esprits dits faibles, qui ne peuvent accepter la réalité d'une telle dureté de l'existence. Tu désires que je te parle de ce pseudonyme : "féminin noir". Ce terme "féminin noir" que j'ai finalement adopté et que j'utilise dans mes messages Internet, est en fait, une parodie cruelle d'une histoire vraie. J'ai connu autrefois une de ces personnes trop faibles pour être capable d'accepter ce monde et qui a eu terriblement peur de cette imagerie. Ce terme "féminin noir" fut issu de la révélation des tarots, qu'elle fit à propos de moi, et d'avantage effrayée par sa voyante, qui vit en moi une dangereuse "animiste", manipulée par les esprits de l'ombre, et qui revenaient peupler la terre grâce à mes dons. Mes collages avaient une influence si négative sur cette personne que, soi-disant, elle risqua plusieurs fois de perdre la vie. Mes images la hantaient, jusqu'à risquer un accident de voiture, ainsi qu'un viol... Ce qui m'a profondément étonné, ce fut sa haine contre moi, à cause de cette imagerie que je créais. Cette histoire, que je simplifie à l'extrême, m'avait profondément déprimée, quand un jour, je compris que ce terme "féminin noir" pouvait me servir de parodie devant la stupidité et l'ignorance de certains. Nous vivons des moments si troubles que je ne serais pas étonnée de revoir surgir de l'ombre ces implacables inquisiteurs de l'église, ou de l'obscurantisme. Je veux parler du bouc émissaire dont le sacrifice peut éloigner le démon qui n'existe en fait qu'au fond de nous. Avec l'humain sont nés les démons. La vérité est que depuis l'aube des temps, l'être humain a toujours été confronté à la souffrance et à la tragédie de sa condition. Nos cultures, dites raffinées, ont désiré "romantiser" notre condition, faire de l'art, un divertissement, et donner à la mort, ce semblant d'un sommeil serein, indolore et éternel de beauté et de noblesse alors que je n'y vois que terreur, agonie et souffrances. Dire la vérité aide, elle exorcise. Il n'y a pas de bonheur possible si nous refusons et nions les démons qui nous peuplent. C'est ici que je pourrais parler de ma condamnation de l'art en général tel qu'il est depuis des siècles. Divertissements, amusements et vaine recherche du "Style", continuation niaise d'études artistiques, obstination du subterfuge, contribution de l'artiste "mandarin" à cette culture "officieuse et ennuyeuse". L'identité d'être une artiste m'a répugnée lorsqu'un jour, je pus voir l'exposition de Arnulf Rainer, intitulée : "Cadaveri"... J'ai compris que j'étais dans l'erreur à l'époque, que je me trompais. A ce moment, je peignais de grands panneaux aux couleurs vives. J'ai éprouvé subitement un dégoût nauséeux envers toutes ces peintures acryliques "puantes", éclatantes dans les belles revues d'art au papier glacé, inodore, et cette niaise confrérie de critiques d'art. Où est la vérité? - N'est il pas méprisable de la dissimuler dans l'investissement d'une œuvre d'art qui n'a sa valeur que par le nom de celui qui est célèbre ou "dit" maudit après sa mort. Le monde de l'art est un monde de vautours, les sentiments y sont macabres, la mort d'un artiste, dans certaines circonstances, peut faire monter les enchères, pensons à Van Gogh, par exemple... La célébrité, le style, le nom...? Et rien n'est dit à travers la criée de ces couleurs d'une nouvelle figuration hurlante et colorée, se croyant possédée par le démon de l'expressionnisme allemand, sans oublier le ludisme masturbatoire des conceptuels et autres acolytes d'avant-garde de l'apothéose officielle. Tout le monde sait que l'art institué est en crise depuis des années, les artistes traînent leur vide intérieur, jouant les "maudits" afin de remplir ce vide / "Like a body abandoned by its spirits" (René Guénon). C'est un peu la fable du "Roi est nu" - seul un enfant voit que le roi est nu alors que tous, avec les yeux du mensonge, occultent sa nudité pour ne voir que ses vêtements d'apparat. La vérité est aussi nue que ce roi. Mais on veut à tous prix la "vêtir", la colorer, parce qu'on la refuse ainsi, nue - et vraie. Je pense que l'artiste n'a pas le droit de mentir, il y va de sa responsabilité envers son public et des conséquences. Personne ne dira encore assez fortement que l'histoire de l'art n'appartient pas qu'aux hommes, et que des femmes de valeur peuplent le passé de leurs œuvres occultées, et qu'on ne veut pas montrer dans les Larousses uniquement consacrés à la vie des "grands hommes" - Hitler, Staline, Mao compris dedans. Non pas ici des artistes, mais des criminels. Je citerai en exemple ces femmes artistes : Sofonisba Anguissola (1532-1625) - Artemisia Gentileschi (1593-1652) - Judith Leyster (1609-1660) - Paula Modersohn-Becker (1876-1907)... et j'en passe… Mais avez vous vu au moins l'une de leurs peintures dans ces encyclopédies d'art dévouées au culte de l'artiste-mâle?.. Si les musées foisonnent de nus féminins, il n'y a qu'un seul musée au monde dédié à la création artistique des femmes dans l'histoire de l'art, et il se trouve à New-York. Alors ceci est une vérité de plus, une révélation qui peut gêner le conformisme de certains. Malheureusement, la recherche vaine et stérile d'un "Style", la préoccupation majeure d'appâter un public, d'être accepté par l'état et monnayé comme fonctionnaire sont la préoccupation majeure de l'artiste officiel, en quête stérile de célébrité ou d'ego... Il n'y a pas de liberté sous le poids des concessions, pas d'art s'il n'y a pas l'esprit, la revendication et le désir de vérité - "L'insatisfaction et la révolte sont les vrais moteurs de la peinture" (Arnulf Rainer). Personnellement, je ne prononcerai plus ce terme : "peinture", que j'ai complètement refusée en réalisant mes collages. Ces collages n'ont rien de la matière "noble" si chère aux artistes. Le public ne doit pas seulement payer l'œuvre, mais aussi sa composition matérialiste, ce coût du matériel dit "noble", et c'est ici que je vois la décadence de notre race blanche... Ce noble, ce "matérialisme", ce formalisme que recherche vainement notre culture. Mes collages sont, en fait, la résultante de cet état de conscience. Ainsi que ce rapport intime avec les musiques citées plus haut... Car pour moi, la musique est une symbiose du chaos et de l'émotif, ce qui m'a aussi aidé à émerger du conformisme plasticien qui m'entourait à l'époque. Comme je l'ai déjà dit, la musique n'enferme pas, elle provoque cet état de transe qui vous projette de l'autre côté. Je partage avec le chaman cette pensée que revenant de sa transe, il apporte aux autres ce qu'il a expérimenté de l'autre côté.

R. N. : As-tu envisagé de travailler sur un support informatique ?
F. D. : Pourquoi pas? - quoique ce biais m'apparaît ici trop informel. Je pense que la technique n'est pas encore au point pour pouvoir être réellement créateur à ce niveau là.... Mais pourquoi pas, cela peut être une expérience de plus - A voir...

R. N. : Le travail sur les poupées nous ramène plutôt sur un terrain plus allégorique. Etait-ce l'un des points qui t'as amené à cette forme d'expression ? Peut-être aussi faire quelque chose qui soit plus tactile, pour casser la distance qu'il y a ordinairement entre l'expression artistique et son spectateur ? Tes collages traduisent quelque chose de très pulsionnel ; les poupées semblent être quelque chose de plus intimiste, plus tendre ; est-ce que cette intrusion dans des territoires plus proches du quotidien t'intéressait ?
F. D. : Je pense que la poupée ne peut être qu'une prolongation du collage, mais avec un apport d'avantage émotif et "primitif", et peut-être, plus intense, aussi... La création d'une poupée aide à renverser les valeurs d'un monde trop sophistiqué et trop contrôlé dans lequel nous vivons désormais. La poupée est presque un tabou dans notre monde qui refuse de plus en plus le tactile et l'émotion. Cette poupée est en fait à la fois "redoutée" et "aimée". "Redoutée" parce qu'elle risque de détruire les fondements de notre société, et à la fois "aimée" parce qu'elle est nostalgie d'un passé "primitif", dont nous gardons, au plus profond de nous, ce sentiment de crainte et de nostalgie. La poupée est complexité, troublante intériorisation du psychisme humain, fantasmes, enfance malheureuse et blessée, et qui nous renvoie aussi à ces rituels d'un passé ancien qui ne peut plus se comparer à la complexité trop rigide de nos sociétés d'aujourd'hui. Si même nous désirions retrouver l'esprit du "carnaval", nous sommes désormais impuissants à retrouver son sens réel. J'ai cependant expérimenté, un jour, la création d'une "kachina" qui veut dire "poupée" chez les indiens "Hopi"... Mon but fut de la réaliser sans idées préconçues et de ramasser ce que j'avais autour de moi et dans mes affaires, afin de la créer spontanément sans la projeter visuellement dans mon esprit. La poupée terminée avait finalement des ailes et de grands yeux d'oiseaux nocturnes pour voler dans la nuit... Je l'ai comparée à l'esprit de la nuit, celui qui nous guide en volant devant nous, pour nous révéler le chemin à prendre dans notre vie, ou à nous guider après notre mort, dans le monde des ténèbres et rejoindre l'autre côté de la vie ou de la rive. Il m'arrive de mettre tant de force dans certaines poupées qu'il me serait pénible de les vendre, car elles ne me le permettent pas, par le secret qui nous unit. Je me dis parfois que je suis à moi seule ma propre tribu qui se multiplie par ces êtres que je crée. Actuellement, mon besoin de créer des poupées est plus impératif que celui de poursuivre mon travail sur les collages. Ces poupées n'ont pas besoin de musique, elles demandent le silence.

R. N. : As-tu toi même l'impression de créer des êtres doués d'une âme, d'une pensée, des petits golems autonomes ? D'êtres venant ou incarnant cet autre monde ?
F. D. : Non, ce ne sont pas des golems, ce sont des esprits autonomes, peut-être doués de pouvoirs magiques.

R. N. : Il y a une opposition évidente dans la poupée entre le domaine du jeu et celui de la figuration magique, de l'alter-ego. Dans les deux cas cependant c'est une projection d'un monde fabuleux qui habite ces artefacts (l'enfant qui l'habite d'une vie propre, l'adulte qui le rattache à une âme particulière). Est-ce que c'est une correspondance qui te paraît justifiée ? Trouves-tu un parallèle entre le monde de l'enfant et celui des sociétés dites "primitives" (ce n'est pas un jugement de valeurs !.. As-tu simplement l'impression que nous nous sommes éloignés de quelque chose à force de distancier ces formes de représentations dans nos mondes contemporains ? Que l'on a repoussé un monde imaginaire ou spirituel ?) ?
F. D. : C'est vrai, comme tu le suggères, je trouve un parallèle entre le monde de l'enfant et celui du "primitif". L'enfance est "magique", et on ne devrait pas l'oublier, pour ce fait qu'elle nous relie précisément avec notre inconscient ancestral, de façon spontanée, sans en être troublé, comme on peut l'être malheureusement à l'état adulte. Le vrai chaman ne peut être que l'enfant que nous avons été, et que nous avons oublié… Il m'arrive d'essayer de retrouver cette émotion enfantine lorsque je créais moi-même mes poupées... Des branches d'arbre, des joncs et des roseaux me permettaient de réaliser cette effigie. Je n'ai jamais partagé cette idée que la poupée peut avoir un pouvoir éducatif sur l'enfant, seuls les adultes y croient... Mais l'enfant est un être à part, sans points communs avec l'adulte. Je n'ai certes jamais eu de poupées mais les poupées que je créais moi-même me donnaient un pouvoir contre le monde des adultes. La poupée devenait un bouclier, un talisman, une protection... Depuis 1994, j'essaie de renouer avec cette expérience de l'enfance... J'obéis à mes rêves ou mes visions, j'essaie de tuer l'adulte qui m'habite ou l'éducation que l'on m'a imposée. Il se peut que je m'amuse à devenir l'une de mes poupées afin d'affronter des situations pénibles dans ma vie, comme lorsque j'étais gosse (ce qui me rappelle les rites des indiens Hopi, qui s'habillent en "poupées" pour les personnifier afin de prendre leurs esprits) - et comme toute expérience, je ne refuse pas celle-là aussi. Mon but étant de l'exprimer jusqu'au bout, il y a encore un long chemin à faire… Lorsqu'une poupée est terminée, je pressens que quelque chose dans ma vie va changer, et que je vais avoir à affronter une nouvelle aventure - elle peut être bonne ou mauvaise.

R. N. : D'autre artistes ont travaillé sur les poupées : Bellmer ou Burton pour les plus connus et dans des milieux totalement différents. Te sens-tu proche de ces derniers ?
F. D. : Plus la poupée est primitive et gauche et plus elle est douloureuse par la puissance qu'elle émane... A conclure que les créateurs de poupées esthétiques et sophistiquées ont soin de se maintenir distants de cette poupée primitive et gauche - ceci pour leur propre sécurité. Non, je ne me sens pas en accord avec ces créateurs de poupées, tels que Hans Bellmer ou Burton, et autres... Je me sens plutôt très loin de leurs créations.

R. N. : Comment tes créations sont-elles reçues par les gens ? Et comment perçois-tu toi-même ces réactions ? Es-tu blessée que certains puissent être choqués par tes expressions ? Est-ce que ce côté très dur des tes travaux est une sorte de protection contre autrui ?
F. D. : C'est vrai que je puis ressentir de l'animosité contre ceux qui détestent les poupées que je crée. Je reconnais qu'en France, il y a une certaine indifférence vis à vis de la poupée, et cela a été une curieuse expérience pour moi que de ressentir cette peur, mêlée de mépris et de répulsion de la part de mes connaissances dans le monde artistique. Mais leur silence et leur gêne me fascinent pourtant, je sais que je touche ici quelque chose de profondément humain, enfoui et primitif, et à cause de cela, je suis tentée d'aller au plus profond de cette expérience. Une amie m'a rendu une de mes poupées dont elle avait peur et qu'elle avait enfermée dans son placard... Un autre ami m'a avoué ne pas aimer venir chez moi, à cause de ces poupées qu'il croyait entendre parler et bouger derrière lui... Un autre m'a avoué ne pas comprendre pourquoi je m'adonne à cette étrange activité... Pourquoi.... Le primitif existe encore au plus profond de nous tous, et cela me fascine. L'appréciation de la poupée varie selon les cultures. Je n'ai jamais connu ce genre de problèmes cités plus haut avec mes connaissances aux U.S.A, et certains d'entre eux m'en ont déjà acheté, d'où aussi cette récente exposition au Canada, à Toronto, et qui a été un succès. Pour en finir avec cet interview et comme tu me poses la question, j'ai le regret d'admettre qu'en général, mes créations ne sont pas réellement bien reçues par les gens - ce qui me rend plutôt seule et quelque part marginale. Il n'y a rien de volontaire chez moi à faire peur. Je crée ce que je ressens, loin de moi ces sinistres intentions quant à effrayer mon entourage... Je ne pourrais pas créer autre chose, cela est ma liberté - qu'on me prenne telle que je suis, ma propre liberté m'empêche de vous demander d'aimer ce que je fais ou de m'aimer.

Interview réalisée par courrier in Rose Noire N°6, Janvier 2000.