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Peux-tu rapidement
nous présenter ton parcours ?
J'ai fait mes premières photos il y a une dizaine d'années, au sein
d'un collectif d'artistes lyonnais, underground et pluridisciplinaire.
C'est là que j'ai fait mes premières expositions et premières tentatives
de livres. L'autoportrait, le portrait, le corps ont été mes premiers
sujets de recherche. Puis, avec Ambre et Lionel Tran, nous avons
quitté ce collectif pour créer TerreNoire éditions. C'est à cette
époque que j'ai fait Vertiges et Nausées, au retour d'un voyage
au Vietnam. Le regard est tourné vers l'autre, mais le constat est
le même. Lorsque j'ai commencé à faire de la photographie c'était
l'introspection qui primait, puis j'ai porté mon regard sur l'extérieur,
sur l'autre, et j'y ai vu la même chose : le côté noir caché derrière
des apparences lisses, la dégradation inéluctable et la mort comme
origine et conclusion de tout processus de vie.
On m'a souvent dit que mes photos étaient morbides, et, comme ça
me gênait d'avoir des réactions d'effroi, j'ai cru - un peu naïvement
peut être - que la beauté des images feraient accepter la noirceur
du propos. Evidemment il n'en n'a rien été.
Comment en es-tu
venue à la série qui constitue le corps de " Nature Morte " ?
Je finissais de travailler sur Vertiges et je déambulais sans but
précis, sur ce trottoir où avait eu lieu le marché. Je connaissais
cet endroit par cœur, j'y ai fait mes courses des centaines de fois,
et là, pour la première fois, j'ai vu dans ces détritus laissés
au sol des scènes organisées en natures mortes. Des fruits et légumes
plus ou moins pourris, des abats de volailles, des têtes de poissons
abandonnées au sol ou dans le caniveau constituaient à l'état brut
des natures mortes éphémères amenées à être balayées par les éboueurs
qui intervenaient à peu près une heure après la fin du marché. Ma
démarche était donc d'identifier une scène qui pouvait être intéressante,
trouver le meilleur angle de prise de vue et me dépêcher de faire
la photo avant qu'elle disparaisse dans les égouts. On me demande
quelquefois si j'ai composé avec les éléments trouvés au sol ; et
bien non, j'ai préféré me fier au hasard des rapprochements fortuits,
parfois plus forts que ce que j'aurais pu imaginer.
Comment s'est concrétisée
cette série ?
Toutes les photos ont été prises sur le marché de la Croix Rousse
(quartier où j'habite à Lyon), j'ai dû y aller une vingtaine de
fois en deux ans, par périodes. Lorsque je fais ces photos il ne
reste plus grand monde, puisque j'attends précisément que tout le
monde soit parti - pour ne pas gêner et pour ne pas être gênée.
Néanmoins il reste parfois quelques marchands un peu à la traîne
pour remballer leur marchandises et là je dois dire que j'ai rencontré
quelques réactions étonnantes d'agressivité et d'incompréhension.
Les gens ne comprennent pas qu'on puisse photographier des fruits
et légumes pourris sur un trottoir (lieu public s'il en est !).
" Pourquoi vous faites ça ? " " Et vous trouvez ça beau ? ". J'ai
même eu une fois une vieille marchande qui est venue donner un coup
de pied dans la composition que j'étais en train de prendre, avant
même de m'adresser la parole.
Quels critères t'ont
aidé dans ta sélection finale ?
Le pouvoir évocateur : chacune des images retenues véhicule un sentiment
très précis par rapport à la condition humaine, telle que je la
perçois du moins. Je crois qu'on peut y retrouver trois thèmes récurrents
: l'enthousiasme de la jeunesse et sa naïveté, les espoirs déçus
; dans ces images, le côté esthétique, plaisant à l'œil est fortement
présent, mais une menace plane aux alentours. Viennent ensuite les
images illustrant la difficulté de vivre, le poids des angoisses,
l'individu noyé dans le collectif ; là les éléments sont écrasés,
broyés, éclatés. Enfin le dernier type d'images peut avoir un côté
terriblement froid (d'ailleurs beaucoup ont été prises en hiver),
voire mortifère, mais sont le signe d'une résolution des conflits,
d'un dépassement des contingences matérielles et des aspirations
vouées à l'échec. Ces images là ont un côté dépouillé, nu, qui tend
parfois à l'abstraction.
Par rapport à tes
premiers livres, l'être humain est cette fois totalement absent
des images. N'as-tu pas ressenti un manque d'échange, une plus grande
solitude ?
L'humain est toujours présent, c'est plus une question de distance.
Chaque image est l'illustration d'un comportement ou d'un sentiment
que nous ressentons tous : c'est la peur, la dégradation, l'acceptation
de la mort. L'échange je le retrouve dans le travail du portrait,
que je fais parallèlement, et cette solitude m'était justement nécessaire
dans ce travail pour Nature Morte. C'est un moment inestimable où
une parfaite vacuité d'esprit liée à un état de réceptibilité totale
me permet de voir autre chose que ce que j'ai sous les yeux.
L'omniprésence de
l'eau, de même que celle des matières minérales, est récurrente
dans toutes ces images, et constitue un arrière plan homogène mais
assez étrange…
Dans les éléments qui m'étaient donnés j'ai fait en sorte d'isoler,
de mettre en avant les motifs du tableau qui s'offrait à moi. Le
contexte dans lequel il se trouve n'est qu'un décor effectivement
très urbain et contemporain. C'est le macadam du trottoir, l'eau
du caniveau, qui créent une unité et un fil conducteur. D'un bout
à l'autre du livre, on reste dans le même univers. C'est ce qui
fait aussi que ce ne sont plus des scènes de marché mais une suite
de tableaux.
Et quelles ont été
tes recherches et tes références en ce qui concerne l'exercice de
la nature morte ?
Justement il n'y a jamais eu de manipulation de ma part. J'ai pris
les éléments tels qu'ils étaient placés, parce qu'ils faisaient
sens comme cela, tout simplement. C'est un exercice du regard auquel
je me suis adonnée avec plaisir, souvent, avec insuccès parfois,
car il m'est arrivé de passer devant des fruits et légumes pourris
sans y " voir " autre chose. Ce que j'aime assez dans la nature
morte c'est le plaisir de montrer sous une forme perfidement très
esthétique une réalité beaucoup plus dure à accepter. Je connais
mal la peinture classique, mais je ne crois pas que les peintres
de l'époque se soient amusés à faire simplement quelque chose de
joli que l'on puisse accrocher dans un intérieur bourgeois. Ce pouvoir
subversif de l'image me plaît beaucoup. De manière plus contemporaine,
le travail de Witkin m'impressionne depuis longtemps. Je crois que
c'est la première fois que j'ai vu un travail fait à partir de d'êtres
morts auquel il ré-insuffle une vie, un sens par son travail de
créateur. Ce n'est pas forcément le photographe que je préfère (il
y a peut être trop de maîtrise, trop d'affirmation dans son œuvre
; je préfère une photographe comme Diane Arbus, je trouve chez elle
une fragilité, une faille beaucoup plus humaine) mais c'est incontestablement
un maître. Plus récemment j'ai découvert les natures mortes d'un
photographe japonais , Nobuyoshi Araki, plus connu pour ces photos
de bondage. Il a sorti récemment un livre étonnant de justesse où
natures mortes, femmes ligotées et vues de Tokyo se croisent et
s'interpénètrent et forment un tout très cohérent.
Cet ouvrage pourrait
être un rappel de nos oublis - on oublie ces choses vouées à la
mort, on les écrase sans plus les remarquer. Est-ce là, pour toi,
une prise de position vis-à-vis de notre monde contemporain et de
son consumérisme ?
Je suis convaincue de la complexité des choses en général et de
l'humain en particulier. Chacun de nous est le résultat - en évolution
constante - de quantité de facteurs donnés à la base, de quantités
d'expériences accumulées au cours de sa vie. Ce qui m'intéresse
c'est de montrer aux gens que chacun a en soi une part d'ombre et
de boue et qu'il doit vivre avec. Le nier serait destructeur. Or
nous vivons dans une société où il faut être rapide, efficace, consommer,
paraître pour exister. Malheureusement pour l'homme, le silence,
l'immobilité, la contemplation et l'introspection n'ont plus de
place dans notre monde actuel, voire sont considérés comme dangereux.
Mais la critique sociale n'était pas mon objectif premier. Ceci
dit, plusieurs personnes l'ont perçu comme ça et ça ne me dérange
pas. Ce qui m'intéresse c'est que les gens soient touchés par une
image et qu'elle leur fasse se poser des questions, qu'elle ouvre
quelques portes jusque là soigneusement scellées.
Quel regard portes-tu
aujourd'hui sur ces images, sur ce travail ?
J'aime ces images et j'aimerai continuer ce travail sur la nature
morte, qui prendra sûrement une forme assez différente. Pour l'instant
je manque encore de recul.
Interview
réalisée par courrier avec Egone.
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