Tu dessinais étant enfant ?
Oui, je dessinais. J'utilisais tout ce qui pouvait me permettre de construire un univers… Comment dire ? Comme tous les gamins font, j'élaborais un éden, où je me correspondais, et je mettais en branle tout ce qui pouvait aider cette échappatoire - cela pouvait être des dessins, des constructions, tout ce qui était susceptible de se mettre au service de ces univers parallèles. J'étais déjà très minutieux ; la construction, en fait, avait beaucoup plus d'importance que le but final. L'important était de donner corps, que ces rêveries aient une trace, laissent des constructions matérielles, même si tout ce qui les composait était imaginaire. C'était une forme de refuge, une catharsis, et une manière de jouer, tout simplement. D'employer mes journées. Mettre un peu la réalité en suspens. C'est par là que je me suis permis de croire à mon univers, même si la désillusion arrive par la suite.
Est-ce que ton passage par une école graphique t'a imposé un retour au monde réel ?
Non, la réalité s'est imposée un peu à mon insu… C'est vrai que c'est bien tombé, car je n'avais pas fait ce choix, au départ : échec scolaire, refus d'autorité, enfin plein de choses - le cursus normal ! Tu te sens en marge, et puis, à un moment, quelque chose te permet de croire à ce que tu as entre les mains. Ensuite, cela se fait progressivement. En réfléchissant, tu arrives à croire que ce que tu fais est aussi tangible que beaucoup d'autres choses - alors pourquoi ne pas s'en servir, plutôt que de se contrarier ? Te sachant assuré de certaines bases, de certaines connaissances, tu essayes de t'ouvrir à ce qui te compose, d'éviter le doute sur ta personnalité, même si tu es timoré…
Pourquoi n'as-tu pas cherché un travail en sortant de cette école ?
Tout simplement parce que mon univers n'était pas suffisamment acquis. Il y a encore du travail à faire quand tu sors de ces établissements, des automatismes à perdre. C'est comme un geste qui t'a été inculqué ; tu travailles en fonctionnaire du dessin et tu n'apportes rien de nouveau. Enfin… Je n'avais pas le sentiment d'avoir acquis suffisamment de maturité dans ce que je voulais faire, dans ce que j'étais, pour me permettre de m'installer comme artisan du dessin. Ce n'est qu'après que des gens sont venus me chercher, parce que mon travail était suffisamment prégnant pour que d'autres puissent s'y intéresser. Cette école n'était pas le lieu pour une recherche. Ils t'apprenaient simplement à pouvoir répondre à une demande, mais n'encourageaient pas une étude en profondeur. Après, si tu voulais faire ce travail, c'était à côté : trouver certains détonateurs qui m'impliquaient réellement, c'est autant de travail que j'ai fourni en dehors. Si je n'avais pas eu ce besoin de traduire quelque chose à travers mes dessins, et non pas une surface creuse qui puisse englober les demandes extérieures, ça ne se serait pas fait. La peinture est venue à ce moment là. Quand justement il a fallu envisager autre chose que les automatismes acquis par l'exercice intensif du dessin.
Comment es-tu venu au dessin, puis à la peinture en particulier ?
D'abord par la BD, très rapidement, puis par un travail plus personnel, au travers des expositions, des livres… Différents domaines. En fait mon choix de la peinture découle de la BD : la narration se réduit à la case, et la case s'agrandit, donne une ouverture sur le monde. C'est un média qui est séculaire, qui a une vie tellement longue qu'il semble ne pas pouvoir mourir… Il ne peut que continuer, suivre des voies différentes autant de fois que des personnes les emprunteront. C'est un accès direct à une émotion, c'est visuel, narratif… ça peut se relire plusieurs fois, tout en restant un objet direct : tu as ta toile, le rapport à la chose finie sur le moment. Tu as aussi le côté voluptueux du matériau - enfin plein de choses… Donc même si c'est un peu taxé de rétrograde, ce n'est pas quelque chose qui est mort pour autant. Je pense que dès que l'on aborde un média, dans la mesure où on le fait dans son époque, on ne peut en éclipser le côté contemporain - même si l'on se sert de valeurs anciennes, comme la peinture à l'huile. On a d'autres façons de promouvoir ces médias, qui, eux, appartiennent bien à notre époque, comme l'édition.
As-tu déjà travaillé à une narration , une BD ?
Non, je suis adapté à l'image fixe, même si cela peut s'articuler pour former une narration. Mes images restent très figées, suspendues dans le temps. Il y a là-dedans une part de " concrétude " : la narration m'intéresse mais perd les détails, empêche de voir le détail dans chaque chose. Ce serait trop laborieux pour moi de faire des images si minutieuses sur une longue série. Je préfère animer un seule page, lui donner son caractère subjectif au travers des divers éléments qui la composent.
Certains de tes travaux sont plus directs, vont vers une épuration…
Souvent j'expose les deux parce que ça fait partie d'une même balance, et j'ai des réactions équivalentes : la moitié des gens qui les regardent y trouvent plus d'échos, et inversement. Disons que ces travaux sont un peu là pour exorciser mes élans... Il y a des moments où tu veux avoir un langage un peu plus affirmatif, en fait. Peut-être que je fais ces boulots parce que j'ai l'impression d'une asphyxie, parfois… Une épuration pourrait être une suite logique dans la maturation, mais mon sentiment présent est celui de ne pas avoir fait le tour de la question. Mettre de côté une partie de son être n'est pas forcément la meilleure solution. Alors, du coup, me servir de cette tendance à la minutie, même si mon sujet peut être sûrement plus épuré et direct, est dans la suite logique de ma progression. Sans brûler les étapes, sans renier ce qui me compose. Essayer de se remettre en question est important, et cette volonté d'arriver à une sorte de totalité dans chaque image est peut-être un défaut, mais disons que ce qui est important, c'est la part de mystère. Le détail, s'il n'a pas une part d'intraduisible, n'a plus son sens. C'est par là que j'arrive à accepter tout ce qui est concret.
Ton dessin a quelque chose d'hermétique ?
Oui, je crois. C'est même l'un de ses fondements. Le figuratif prend pour moi sons sens là-dedans, comme un agencement de symboles qui sont signifiants pour tout le monde et qui peuvent avoir une recette différente quand ils sont employés par toi. Tu détournes le symbole, ce qui fait que tu peux être compris, mais de différente manière. C'est de là aussi que vient mon intérêt pour les mythes, comme Icare, qui est souvent présent dans mes sujets. Sisyphe aussi, qui est son opposé - cyclique, alors qu'Icare est plutôt linéaire et ascendant. Je me sens proche de Dédale également - les jeux de construction me touchent - mais je ne l'ai pas encore illustré.
Est-ce que le fait que tu te consacres la peinture étonne beaucoup ?
Oui, je pense. Mais c'est difficile de parler de cela, parce que c'est ce que j'atteins le moins… Je n'y ai accès que lors de quelques discussions, lors des expos. Je pense que c'est accepté parce qu'il y a ce côté visuel, mais qui en même temps gêne certains. J'ai eu plusieurs avis, comme ceux de personnes qui penchent plutôt vers l'art contemporain et qui attendent autre chose de l'art. Quelque chose de plus évolutif, une recherche de nouveauté, qui ne passe que par la technique, et qui se désintéressent totalement d'un pan du message, d'un sens relatif à autre chose que notre époque, un sens plus global. Tu n'es pas obligé d'être dans ton époque, d'avoir fait quelque chose différent de Picasso ou Duchamps pour entrer vraiment dans le courant de l'avant-garde… Enfin je ne crois pas à cette espèce de fuite en avant qui considère que tout a été fait, où si tu n'as pas le dernier grain de découverte tu n'es pas accessible à un sentiment fort pour notre époque. Cela peut passer par d'autres biais.
As-tu l'impression que ton travail appartienne à un underground graphique ?
C'est underground parce que ça n'emprunte pas les voies courantes. Mais ce n'est pas non plus subversif et provocateur comme on pourrait l'attendre de ce milieu. Il y a souvent un côté provoc ou politique, où des gens se mettent en marge par opposition, ce qui n'est pas forcément mon cas. Je n'ai pas le sentiment de m'opposer à quelque chose… Je ne nourris pas une animosité vis-à-vis des institutions : j'ai évolué dans quelque chose de marginal parce que je n'étais pas forcément adapté. Dans mon rapport au monde, je ne me sers pas de ma personne pour évoluer dans la sphère " artistique ", je me sers plutôt du boulot ou de la quantité de travail qu'il y a en moi pour cela…
Comment ton entourage a pris ton orientation ?
Ça a été perçu bizarrement, mais avec le recul assez bien finalement. Il n'y a pas eu de refus catégorique, je n'ai pas eu des contraintes de ce côté là. Le problème s'est posé quand la réalité m'a rattrapé, quand j'ai été obligé de me dire qu'il fallait manger de ce que j'avais entre les mains. Tu fais des compromissions, et c'est toi même qui pose le plus de problèmes. Les gens qui sont autour de toi te suivent, s'ils te font confiance.
Tu arrives à en vivre ?
C'est un bien grand mot, mais je réussis à ne faire que ça. Même si mon boulot a un faible impact géographique, et passe par le bouche à oreille. Quelle peut être la place d'un artiste comme toi ? Il n'y en a pas, je pense. C'est à toi de t'adapter… Je suis dans un truc pas forcément aisé ; j'aurais pu mieux cibler mon travail... Mais il faut avoir les bases d'abord, les moyens d'être suffisamment à l'aise dans son domaine pour accepter les autres champs de recherche qui vont venir par la suite - c'est vraiment une question de construction par étapes. Cela m'aurait bizarre de me confronter directement à des choses qui sont trop pointues, niveau technique ou public. C'est pour ça aussi que j'apprécie bien le côté artisanal : ça te permet d'éviter certaines prétentions. Si par exemple les musées d'art contemporain désapprouvent ton orientation, et bien tu fais une croix dessus, et puis voilà. Tu acceptes la critique, et puis tu te dis on verra après, il y a sûrement d'autres voies, d'autres gens - qui ont une autre expérience, une autre vie, quelque chose de fort, et pas seulement une culture pour comprendre des références. Ce n'est pas une situation très facile, mais bon, c'est un choix.

Propos recueillis par Lionel Tran & Laurent Bramardi, parus in Jade, juillet 2001.